Coups de coeur : Du libraire chevelu

Y a pas que les Grands…

Allez, je vous remets l’air pour ceux qui ont oublié (ou ont été traumatisés ou n’étaient pas nés…). https://www.youtube.com/watch?v=_Hix6xAHuDc

Et donc :

« Y a pas que les Grands qui Aiment,

Y a pas que les Grands qui Lisent de l’Indépendant… »

Non, cela m’arrive aussi, non mais ! C’est juste que le Grand, il mitraille de la chronique plus vite que son ombre ! Alors, forcément…

cendresLes éditions Rackham viennent d’avoir la bonne idée de publier « Cendres » d’Alvaro Ortiz. Tout démarre avec les retrouvailles de trois anciennes connaissances, ayant fait les 400 coups ensemble, puis que le temps a éloignés. Sauf que ce groupe d’amis n’était pas un trio mais jadis un quatuor. Et ce quatrième absent et le rendez-vous qu’il a organisé sont au centre de ce périple. Polly, Moho et Pitter, sans oublier Andrès un singe vont avaler les kilomètres et les souvenirs.

Alvaro Ortiz ne nous fait pas miroiter un improbable suspens sur les motivations premières de ce road-movie parfois tendu. Non, il joue rapidement cartes sur table, mais sait se préserver quelques effets de surprise sur le dénouement dont il a su distiller habilement les indices tout au long de l’ouvrage. Le choix narratif – évocation de l’histoire par un des personnages qui fait le point sur cette aventure -, les digressions et les saut dans le temps dynamisent et enrichissent le récit, plus qu’ils ne le ralentissent. Surtout, ils permettent de suspendre notre incrédulité naturelle (un singe qui conduit ? des bikers poilus hommes de main ?), d’accepter toutes ces « anomalies » volontaires et de plonger sans a priori dans cette histoire. Enfin, une force poétique et une élégance indolente dans le dessin, saupoudrées d’une pointe d’humour, entoure ce joli petit album, que, vous l’aurez compris, j’ai aimé.

trouLe deuxième titre « indé » que je vous conseille est « Le Trou« . Un individu trouve un trou chez lui, un trou aux capacités étranges. Face à ce phénomène, il décide de l’amener auprès de scientifiques… Je ne vous en ferai pas des caisses, cet album se voit plus qu’il ne se lit. Cela vient du froid, de Norvège pour être précis et l’auteur O.Torseter pourrait être un lointain cousin de M.A.Matthieu. C’est publié à La Joie de Lire.

 

 

Allez, je reviens dans du « mainstream » avec plein de rouages maintenant, encore que…

douce« Douce, Tiède et Parfumée« , tel est le titre joliment suranné de cette nouvelle série réalisée par Ignacio Noé aux éditions Glénat. Vous vous souvenez certainement des superbes planches de la série « Helldorado » (Morvan & Dufranne, Casterman), peut-être même que certains avaient pu admirer son talent dans des séries aux héroïnes plus dénudées. Qu’importe, découvrez ici la majestueuse délicatesse de ce maître argentin et sa colorisation toute en finesse. Dans une Angleterre victorienne où tout est à découvrir, où les carcans de la « bonne » société sont encore solides, une jeune fille de l’aristocratie londonienne  va tenter d’éclaircir les raisons de l’assassinat de son père. Quitte à y laisser des plumes ! Si ce n’est l’adoption d’un rythme très rapide et d’une fluidité dans la narration qui pourrait frustrer les amateurs de récits plus lents, le scénario surprend par sa fraîcheur et son dynamisme. A découvrir au plus tôt !

 

city hallJe me souviens d’un petit déjeuner angoumoisin et festivalier en 2011 où, en compagnie d’Elsa Brant et Guillaume Lapeyre, j’avais écouté, frétillant, les premières évocations de « City Hall ». Le carton sous le bras, Guillaume Lapeyre partait en pèlerinage pour trouver un éditeur à même d’accueillir cette iconoclaste série. Ce fut Ankama et une belle surprise en librairie. Aujourd’hui, sort le troisième et dernier tome de la première saison de City Hall, un monde où les écrivains ont un grand pouvoir (et donc de grandes responsabilités !) car ce qu’ils couchent sur papier à la capacité de devenir réel. Les autorités ont par conséquent détruit toutes les réserves de papier et imposé l’écriture par le biais de clavier ou de machine, plus manuelle. Malheureusement, un mystérieux Black Fowl terrorise Londres par sa plume habile. Le jeune Jules Verne et son acolyte Arthur C.Doyle parviendront-ils à déjouer ses plans ? Le scénario de Rémi Guérin est habile et efficace, mené tambours battants. On pourrait souvent reprocher une trop grande expressivité dans les réactions des personnages (tel l’inspecteur page 131), une théâtralisation mêlée de trop de pathos et quelques effets de manches que n’aurait pas renié Houdini, mais on n’adopte pas certains codes du manga et passer outre ses caractéristiques les plus « outrancières ». De plus, l’auteur mitraille (comme Gérald) de références et de citations, parfois de trop. Mais qu’est-ce que tout ceci face au plaisir de lire cette explosive série ? Faites-vous plaisir et sautez en marche !

 

cuttingEnfin, « Cutting Edge » aux éditions Delcourt, de Francesco Dimitri et Mario Alberti . Ce dernier, dessinateur italien issu de l’écurie Bonnelli, m’avait fortement marqué il y a dix ans déjà avec « Morgana » aux éditions Humanoïdes Associés, et certaines de ces productions outre-Atlantique. Il m’avait cependant largement déçu pour les pages qu’il assurait dans « Les Chroniques de Légion« . Je suis donc soulagé de le retrouver avec le style élégant de ses débuts français tout en ayant assimilé le dynamisme recherché dans ses œuvres les plus récentes. L’écrivain Francesco Dimitri réalise ici son premier scénario de bande dessinée où tout tourne autour d’un dodécathlon… ! Ah, mais qu’est-ce qu’un dodécathlon ? Pour les non-hellénistes, il s’agit de douze épreuves, ici organisées par la prestigieuse mais mystérieuse Corporation Leviathan (vous sentez venir le piège, mm ?) pour les meilleurs compétiteurs dans leur domaine respectif. Il y a ainsi des scientifiques, des sociologues, des artistes, des sportifs… En accumulant secrets sur silences, saupoudrés de manipulations, enrobés de demi-mensonges et de fourberies, les voilà lancés sur le défi. De tous ces « kalos kagathos », nous n’en suivons que cinq pour une première épreuve qui somme toute semble fort simple… Mais attention au faux-semblant ! Je suis curieux de voir ce que nous réserve la suite (combien de tomes par épreuve ? Verra-t-on les douze ?) mais pour l’instant j’adhère ! Et j’espère que vous aussi.

That’s all folks… Y’a pas que les grands…. hum.

Ceterum senseo, delenda est Carthago

Six mois ! Six mois que je n’ai pas écrit de chroniques pour notre si beau site, vous laissant orphelins de mes enthousiastes conseils. Non pas que mon coeur soit resté de pierre devant toutes ces nouveautés. Bien au contraire, nombreux sont les titres que j’ai essayé de vous mettre entre les mains avec ferveur et sincérité, dans la vraie vie. Citons entre autres Le Nao de Brown (Akileos), JLA Crise d’Identité (Urban), La Survie de l’Espèce (Futuropolis), Gatsby Le Magnifique (Gallimard), Johnny Jungle (Glénat), Zéro pour l’Eternité (Delcourt), Souvenirs de l’Empire de l’Atome (Dargaud) ou Le Beau Voyage (Dargaud)… et j’en oublie bien sûr. Il n’y a que dans ce monde virtuel que j’ai été absent.

Hé bien, il est plus que temps de reprendre la plume !

carthageEt nous embarquons immédiatement pour les terres puniques où deux mercenaires, un numide et un gaulois, vont se retrouver impliqués bien malgré eux dans ce qui pourrait être le casse du siècle ! Alors que l’armée romaine s’apprète à raser l’orgueilleuse Carthage, Tara de la guilde des voleurs va attiser la convoitise de Berkan et Horodamus pour qu’ils l’aident à dérober les trésors et les joyaux du temple de Tanit avec quelques complicités locales.

Il n’est plus besoin d’évoquer les talents respectifs d’Appollo (La Grippe Coloniale, L’Île Bourbon,…) et d’Hervé Tanquerelle (Les Faux Visages, La Communauté,…) qui ici encore touchent juste. Ils nous gratifient d’une opération que les gars d’Ocean (eleven) n’auraient pas reniée, le tout saupoudré d’un humour savoureux. En cette journée de la femme mentionnons également l’excellent travail d’Isabelle Merlet, accentuant par ses couleurs la touffeur des nuits carthaginoises. Un premier tome sur deux à découvrir d’urgence : Les Voleurs de Carthage (éd.Dargaud).

dormantsLes Dormants de Jonathan Munoz (éd.Cléopas) a fait une approche discrète sur nos tables. L’auteur avait déjà réalisé Un Léger Bruit Dans le Moteur (éd.Physalis), autant dire qu’il se devait de faire ses preuves. Malgré une couverture peu expressive et un prix légèrement rédhibitoire (19€85), ce one-shot a réussi haut la main toute ma batterie de tests. J’ai été captivé, j’ai été touché, j’ai même ri… L’humour noir ou parfois absurde emporte le lecteur dans un univers onirique qui n’est pas dénué d’émotions. Un insomniaque en quête de repos, touché également par une amnésie sélective, arrive dans une île improbable où la bêtise crasse se mêle à l’incompétence. Sauf que sur cette île se trouve une jeune fille qui endort inéluctablement tous ceux qui l’entourent, la contraignant à un triste isolement. Alors, un couple parfait ?

ombreDe bifides langues perfides pourraient dire de L’Ombre Blanche (éd.Soleil) que les auteurs lorgnent du côté des intrigues de cours du Trône de Fer. Pourtant, G.Martin n’a rien inventé et l’histoire comme les oeuvres de fiction regorgent depuis des siècles de trahisons, alliances, rébellion, meurtres,  intrigues et autres mots qui finissent en « -cides ». D’autant que cette calomnieuse affirmation ne tient pas la route, les auteurs réussissant à surprendre. Le seul héritier du roi Benedek a été enlevé et sans doute égorgé par une créature légendaire. Tout au moins, voilà ce qui a été rapporté après le massacre de l’escorte royale. Tous les autres prétendants au trône, famille proche ou lointains cousins, frétillent à l’idée de s’emparer du pouvoir des mains de ce roi diminué par un empoisonnement. Benedek décide alors de tous les rassembler pour retirer le bon grain de l’ivraie… Antoine Ozanam en quelques pages brosse un royaume où il ne fait pas bon montrer sa faiblesse. Il retrouve Antoine Carrion au dessin avec qui il avait réalisé le Chant des Sabres, ce dernier signant le pseudonyme de Tentacle Eye. Son dessin fin et précis se démarque de ses oeuvres précédentes offrant encore plus de maîtrise. Voilà une série à surveiller !

jake ellisPour finir, quelques mots sur le comics Qui est Jake Ellis ? de Edmonson et Zonjic (éd.Panini) qui malgré la rapidité avec laquelle on le lit, nous propose un joli thriller extrêmement dynamique. On attend avec impatience le deuxième tome pour comprendre dans quelle machination Jon Moore s’est empêtré et pourquoi Ellis lui parle dans sa tête.

Allez à dans 6 mois !

Ils n’ont pas que des dettes…

… les Grecs ont aussi une Histoire riche et une mythologie foisonnante ! Auteurs et éditeurs ont ressenti le besoin de nous replonger dans l’antique civilisation et publient simultanément quelques ouvrages ces dernières semaines.

Le tome 2 de la série Prunelle, fille du Cyclope (éd. Ankama) « Le Réveil des Géants » ouvre la danse. Grande satisfaction pour ce titre jeunesse, dont le premier tome est passé inaperçu, mais qui possède de grandes qualités. Prunelle est une jeune cyclope qui, accompagnée du jeune et fougueux Héraclès, du Minotaure et d’autres sommités de l’Olympe, va découvrir quel est son destin en plein Âge d’Or. Elle souhaite être une douce et inspiratrice Muse alors que les cyclopes sont depuis toujours cantonés aux travaux de la forge… Sur ce nouvel opus, le dessin de Cyril Kernel s’est affirmé : son trait est plus assuré, plus dynamique, plus expressif, attirant, donc ! La scénariste Vicky Portail-Kernel joue avec les légendes antiques pour en extraire un récit très vif et rafraîchissant et qui n’est pas exempt de surprises. Cerise sur le gâteau, un dossier pédagogique vient éclairer quelques notions méconnues de la mythologie. De quoi rendre cette série pour les plus jeunes incontournable dans sa catégorie.

J’avais découvert Nicolas Ryser avec les pages chatoyantes de la très bonne série Hariti, puis dans le récit plus intimiste Les Yeux d’Edith où il a rencontré le scénariste Jean-Blaise Djian. Le tandem se reforme auquel se rajoute Olivier Legrand pour une grande épopée, Les Derniers Argonautes (éd. Glénat). Attention, nous sommes d’accord, la couverture est une catastrophe, mais que cela ne vous empêche de découvrir cette saga. Les Dieux n’interfèrent plus auprès des humains, ils ne leurs parlent plus et ce mutisme mine ce monde, les hommes ont besoin de les entendre à nouveau. Seule solution : que Jason sorte de sa retraite pour partir en quête d’un objet qui permettrait aux Dieux de communiquer de nouveau. Sauf que Jason est vieillissant, perclus autant de rhumatismes que de mauvais souvenirs. Quant à l’Argos… On a hâte de découvrir la suite d’un premier album qui tient toutes ses promesses !

Encore une histoire de quête avec des spécialistes du genre :  Serge Le Tendre avec celle de l’Oiseau du Temps et Jérôme Lereculey avec celle du Graal ou de l’Anneau ! Ici, on joue avec la trahison, les luttes fratricides, les pleurs, les larmes, les charmes et un Destin qui ne tient qu’à un fil et trois Moires. Avec une efficacité consommée, les deux auteurs nous déroulent une guerre de succession avec le talent des grands aèdes. Une joie intacte pour des plaisirs simples avec le tome 1 de Golias Le Roi Perdu (éd.Le Lombard).

Faisons deux bons dans le temps avec le tome 2 de la Grande Evasion le Labyrinthe (M.Gabella, S.Palumbo éd.Delcourt), une expérience déroutante où la fine fleur de la recherche va pénétrer dans la mythique prison imaginée par Dédale. Complexe, surprenant, haletant, ce récit complet mérite qu’on s’y attarde. Le deuxième bond concerne un mythe moderne, celui d’Aristote Onassis et Stavros Niarchos. J.C.Bartoll et V.Nicaise dépeignent dans Une Tragédie Grecque le parcours de ces deux milliardaires amenés à jouer une grande place dans l’échiquier international… (éd.Bamboo). Pour les amateurs de grandes sagas familiales et de « biopics »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin, on vous fait grâce d’une lecture rebutante : Minas Taurus (Cerqueira, Mosdi, éd.Le Lombard) ne possède malheureusement aucun intérêt, ni graphique (les décors !!), ni scénaristique. Vous pouvez donc passer sereinement votre chemin.

allez, Kaire !

Double Rouge et Triple Noir

Il y a quelques mois, je vous avais dit tout le bien que je pensais du « Samaritain« , série historico-policière scénarisée par Fred Le Berre et mise en image par Michel Rouge. Aujourd’hui, ils ont changé de crèmerie – ils éditent leur nouvelle série aux éd.Glénat – mais ils conservent toute les qualités de leur complicité. Dans la trilogie « Kashmeer » dont le tome 1 vient de sortir, un jeune étudiant parisien, spécialisé dans la chimie de pointe, est courtisé par de grands groupes industriels, voire des nations étrangères. Il n’en a cure, lui souhaite plutôt conquérir le coeur d’une fascinante indienne qu’il croise aux cours de langues orientales. Cette métisse anglo-indienne, Gita, peu à peu se laisse séduire par la personnalité anti-conformiste de Paul. Mais quelles lourdes menaces pèsent sur les deux étudiants ? Qui en est la véritable victime et quels sont les enjeux ?

Voilà le début d’un très bon thriller qui démarre lentement pour mieux surprendre ses lecteurs passée la vitesse supérieure. On évoque la géopolitique actuelle, les menaces internationales et une romance bien locale. Le tout sous le dessin précis et élégant de Michel Rouge.

Deuxième coup de coeur pour un thriller pimenté. La relève chez la famille Rouge est bien assurée avec le talent de Corentin Rouge, fils de Michel. En effet, avec le récit complet « Juarez », ce jeune auteur qui s’est auparavant exercé sur les albums de son père, nous montre qu’il peut aisément soutenir la comparaison. Des mauvaises langues pourraient médire sur la grande similitude de style graphique, mais qu’importe puisque le talent est là !

Se basant sur des faits – malheureusement – réels, la scénariste Nathalie Sergeef nous plonge dans un Mexique violent et corrompu où les femmes disparaissent par centaines. C’est l’une d’elle que le personnage de Gaël tente de retrouver… Se jouant des codes de la vengeance personnelle et de l’enquête en milieu hostile, N.Sergeef nous manipule pour mieux nous faire sentir le poids des trafics et nous surprendre dans les dernières pages. Ce thriller est publié aux éditions Glénat.

Autre polar, autre continent, Christian de Metter continue son travail d’adaptation avec « Piège Nuptial » (éd.Casterman) d’après un roman de Douglas Kennedy. Ici, un Américain en vacances arpente les régions reculées et désertiques du bush australien. Il croise sur sa route une jeune autostopeuse fraîchement majeure. Il accepte de la prendre avec lui. Ils passent tous deux de bons moments et puis… tout bascule !  Je ne vous en dis pas plus pour ne pas déflorer les rebondissements de ce très bon one-shot.

Au Temps des Colonies…

Parfois, en bon amateur de BD, une qualité qu’il faut entretenir avec soin est la patience. Savoir ronger son frein dans l’attente de la suite espérée. Puiser dans la méditation zen les forces permettant de repousser la frustration de tout ce temps loin de ses héros… Souvent, les auteurs étant magnanimes, ils abrègent notre supplice au bout d’un an. D’autres, plus pervers, rallongent ce délai d’un an voire deux. D’autres enfin annihilent toute notion de temps.

Et puis il y a des séries qui sont hors de ces considérations bassement temporelles et réapparaissent un jour, dans la jubilation extatique suivant l’attente anxieuse ou l’indifférence la plus abyssale. Sasmira a fait partie de ces Arlésiennes de la BD, avec une épiphanie discutable. Les neuf ans d’absence entre les deux tomes de La Grippe Coloniale (éd.Vents D’Ouest) placent également cette série dans le palmares ! Mais ici, le tome 2 de ce récit poignant (et malheureusement véridique) sur l’épidémie de grippe espagnole qui frappa l’île de la Réunion ne déçoit pas. Appollo et Huo-Chao-Si évoquent le retour de ces gueules cassées parties défendre la patrie lors de la Der des Ders, accueillies avec peu d’égards, tant à l’aller qu’au retour. Ces deux auteurs qui ont vécu à la Réunion  mettent en avant le clivage, tant social qu’ethnique, qui dirigeait la vie de l’île et qu’un faux vernis de fraternité n’arrivait pas à réduire. Et tout cela est néanmoins raconté avec tant de légèreté ! Il a fallu mériter ce tome 2, mais une fois dans les mains, on ne peut que se satisfaire d’une telle réussite. Et si l’envie vous prend d’aller plus loin dans la connaissance de ce petit bout de France de l’Océan Indien, Appollo avait auparavant réalisé deux autres récits mettant la Réunion en avant : « L’Ile Bourbon » (avec Lewis Trondheim au dessin, éd.Delcourt) et « Fantômes Blancs » (avec Li-An, éd.Vents d’Ouest). Mais ce serait largement restrictif si nous omettions quelques unes de ses meilleures séries : « Commando Colonial  » et « Biotope » (les deux avec Brüno, éd.Dargaud)

 

Même période, autre territoire, « Les Quatre Coins du Monde » (éd.Dargaud) nous transporte dans les dunes, dans les Massifs du Hoggar – alors dans l’Algérie française – où un jeune soldat français, encore empêtré dans les habitudes, la discipline et le conformisme de la métropole, va intégrer les forces armées du Sahara. Sa difficulté a embrasser le métissage des cultures et des traditions qui se sont opérées entre les soldats et les nomades touaregs, la fraternité, l’amitié et la confiance qui les unissent, rappellent au chef Dupuy comment lui-même s’est comporté lors de son arrivée au Sahara, fraîchement émoulu de Saint-Cyr. Lorsqu’il a rencontré le célèbre capitaine Barentin en 1913…

Hugues Labiano, pour la première fois seul maître à bord de son histoire, nous offre un récit enchâssé de grande finesse : les recherches autour de la disparition du Capitaine Barentin et l’immersion du jeune soldat, mêlées aux souvenirs du vétéran lorsque lui-même était un bleu. Avec langueur et néanmoins dynamisme, il nous imprègne de ce mode de vie, de la réalité du terrain bien loin des décisions de Paris et surtout de l’amitié et de l’honneur qui se forgent entre ces hommes. Le dessin d’Hugues Labiano, à la fois réaliste dans son ensemble, mais très marqué lorsqu’il s’agit des visages, gagne encore en expressivité. Si j’avais adhéré immédiatement avec « Matador » (scé. Jakupi, éd.Glénat) puis « Dixie Road » (scé. Dufaux, éd.Dargaud), « Black Op » avec Desberg aux éditions Dargaud avait prouvé qu’il était capable de s’approprier tous les univers, y compris les récits d’espionnage. Je ne peux donc que vous inciter à vous plonger dans la chaleur étouffante de ce diptyque saharien  avec délice !

 

Pour finir, quittons les colonies pour revenir sur la notion de temps à savourer en parlant de « Holmes » (éd. Futuropolis) dont le tome 3 vient enfin de sortir ! Je ne vais pas une fois de plus vous faire le panégyrique de cette série, ni vous dire tout le bien que je pense de ce duo d’auteurs Luc Brunschwig et  Cecil, je vous encourage uniquement à ouvrir les pages de ce troisième tome, toujours aussi réfléchi dans ses couleurs, puissant dans ses dessins, inplacable dans son scénario et accompagner ce pauvre Watson sur l’enquête du plus grand des enquêteurs…

De belles images pour enfants (presque) sages [épisode 2]

Avant de chroniquer quelques très bons albums de Bande Dessinées, je m’octroie une petite escale dans le monde infini de l’illustration. Il est indéniable dans ce domaine que j’ai toute une culture à parfaire. Pour Nocturne de Pascal Blanchet, j’avais été happé par son ambiance et sa rigueur minimaliste. Le bandeau « Le nouveau livre de Pascal Blanchet » et mon incapacité à en désigner des anciens laissaient présumer que quelques lacunes étaient bien là.

Avec « Sunny Side » de Pascal Campion dans la collection CFSL Ink d’Ankama, je sens bien que ce monsieur a de la bouteille et un univers chatoyant, sans savoir s’il est un pilier du sérail ou un « morning star » au talent débridé. Qu’importe, « Take it as it comes » comme disait le grand philosophe-lézard !  Et je m’en imprègne avec beaucoup de bonheur. Il se dégage beaucoup d’émotion et de plaisirs diffus dans ces 140 pages d’illustrations. Il restitue avec sobriété et intensité (quel paradoxe !) la lumière écrasante d’une après-midi d’été (Crossing), le soir qui approche (Ah ! Provence !), une éclaircie fugace (Street in Fall) ou un rayon dans les branchages (Little Wonders). Les pensées qu’il livre, les conseils qu’il prodigue ainsi que les étapes de création de certaines images ont autant d’intérêt pour le professionnel que pour le néophyte. Un recueil complet donc qui vous ouvrira les yeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

De l’import cette fois-ci, avec « The Art of Brave » qui nous fait découvrir toutes les recherches graphiques du prochain film d’animation des studios Disney-Pixar. Chara-design, recherches de décors, story-board, esquisses, crayonnés, études d’ambiance,… il y en a pour tout le monde ! Ce qui ne sera pas le cas de cet ouvrage car nous n’en avons reçu que très très peu ! Si vous avez le malheur de passer à côté de ce recueil de Chronicles Book, il ne vous restera plus qu’a attendre la sortie de « Rebelle » (VF) la saga de cette jeune rouquine écossaise le 1er août sur les grands écrans.

 

 

Pour finir, pour tous ceux qui pleurent chaque soir l’arrivée hypothétique d’un nouveau Ishanti de Crisse, on a quelque chose pour vous ! « Les Dieux du Nil » avec son complice Fred Besson aux éditions Huginn & Muninn nous présente le panthéon égyptien. Bien sûr, la part belle a été faîte aux déesses lascives ou impérieuses, pour lesquelles vous tomberez sous le charme ou le joug. Une fois encore, on ne peut qu’admirer le travail de ce duo complémentaire qui savent mettre en valeur les formes et l’exotisme de ces animaux-dieux anthropomorphes. S’ils avaient quelques minutes pour faire quelques BD ce serait…divin !

Quelques Grammes de Finesse

Vous en avez marre des templiers mystiques, des nazis occultes, des zombies mutants ? Moi aussi. Ras-le-bol des histoires glauques et anxiogènes où l’aube qui se lève ne promet que des lendemains qui déchantent ? Tout pareil : un peu de quiétude nous ferait du bien…

Et j’ai votre petite dose de bonheur à portée de main.

Dans l’art difficile de la pantomime, la délicatesse réside dans l’équilibre entre ce qui doit être montré et ce qui doit être induit… Et ici, symboles, icône, regard et gestuelles s’harmonisent. « Toby Mon Ami » est un album muet. Et pour cause, Toby est un chien, un gentil petit clébard qui n’a d’yeux que pour son maître. Ou pour qui Dieu est son maître. Mais cela marche aussi. Sa journée est jalonnée de plaisirs canins simples : marquer son territoire, rapporter un bâton, faire la fête à son maître, chasser les chats… Et les terreurs y sont proportionnelles. Quoi de pire que la crainte de se faire évincer par le fieffé félin ou d’endurer l’absence de celui qui est toute sa vie ? Ce dernier, que l’on observera avec attention (et la truffe humide), est un artiste, doux rêveur lunaire qui souhaiterait se débarrasser de sa solitude… Toby y sera alors peut-être pour quelque chose.

Dans un gaufrier aussi inébranlable qu’efficace, Gregory Panaccione nous dévoile ces petites tranches de vie avec humour et tendresse. Storyboarder, animateur pour le petit écran (il a collaboré avec B.Deyries), il se joue des contraintes du genre pour donner vie à son ratier et son propriétaire. « Toby mon Ami » de Panaccione aux éditions Delcourt collection Shampooing est un petit moment de bonheur fugace à attraper au vol !

Un peu de bonheur, c’est ce que cherchent aussi les différents protagonistes de « Supplément d’Âme » d’Alain Kokor (éd.Futuropolis). Et par chance, dès les premières pages de l’album, l’humanité, dans son ensemble, le trouve, ce bonheur jusqu’ici inaccessible. Chaque individu entretient un lien avec un autre… par le rêve. C’est sur cette immense fraternité onirique que se fonde cet album où les rencontres, les coïncidences et les échos se mêlent avec humour. Tout n’est  pas logique ou cartésien, l’introspection est de mise. Mais quel plaisir ! Les albums de Kokor sont toujours empreints de poésie délicate, d’un regard décalé sur notre société, même s’ils sont méconnus. Tentez l’aventure de « Balade, Balade » notamment. Et surtout, ne passez pas à côté de celui-ci et vérifiez si vous êtes poisson ou oiseau !

Un petit ouvrage dont j’avais oublié de vous parler et qui s’inscrit dans cette petite sélection thématique mérite toute votre attention. Il offre un pendant aux deux premiers car il interroge sur ce pourquoi on est prêt à renoncer au bonheur. « Une Nuit à Rome » a été dessiné et scénarisé par Jim. Autant j’ai une position de rejet systématique pour ses productions humoristiques aux éditions Vent d’Ouest, et j’ai un peu de mal avec certains développements scénaristiques sous son pseudonyme de Téhy, autant certaines de ses œuvres m’enchantent. J’ai plébiscité « Petites Eclipses » – pour lequel j’étais allé contre mes instincts naturels – , j’ai été charmé par « L’Invitation », j’allais (presque) confiant sur ce diptyque. Bien m’en a pris. Même s’il est moins percutant que les deux précédemment cités, le récit tout en demi-teinte aimante le lecteur. Alors qu’ils étaient en couple, deux jeunes de 20 ans (nés le même jour) se font la promesse solennelle de « s’offrir » la nuit de leur 40 ans, quelle que soit leur situation amoureuse. Et la date fatidique approche… L’auteur pose ou se pose des questions qui, formulées, trottent dans la tête… On attend de voir par quels détours vénéneux l’histoire de ces deux amants va emprunter dans le deuxième tome aux éditions Bamboo.

La vie, l’amour, la mort et tout le reste…

Voici le premier jour du reste de ta vie… « Daytripper est un livre fraternel, de la vie d’ici et d’ailleurs, où les jeux narratifs, comme des coups de dés du destin, inventent les multiples vies possibles de Bràs. » Voilà un beau compliment qui suscite au moins l’attention, si ce n’est une juste approbation aveugle. De plus, quand c’est le grand Cyril Pedrosa qui vous conseille un album, il n’y a plus à hésiter !

Onirisme léger, touches fantastiques, récits enchâssés ou parabole universelle, le récit de de la vie de Bràs se déroule sans ordre ni préséance, apportant un éclairage particulièrement touchant aux grandes étapes de la vie du personnage. La vie ou plutôt les vies, tant celles-ci s’égrainent avec une force lumineuse pour s’achever dans des abymes surprenants au début, attendus par la suite. Fàbio Moon (Casanova) et Gabriel Bà (Umbrella Academy) – avec l’aide de Dave Stewart (Hellboy) aux couleurs – sont frères dans la vie comme dans cette oeuvre où la complicité entre le scénario et le dessin se ressent à chaque page. Pourquoi tant de mystères et de circonvolutions, me diriez-vous, pourquoi ne pas expliquer tout de go ce qui fait le charme et l’originalité de ce récit édité avec beaucoup de soin chez Urban Comics ? Hé bien, disons-le sans détour : à chaque fin de chapitres, Bràs… Non, découvrez-le et tirez les conclusions qui vous chantent !

Il n’en demeure pas moins que ce récit où tout un chacun, peu ou prou, pourra y trouver un écho de son propre vécu, est la vraie grosse surprise de ce début d’année.

Résolument tourné vers le conte merveilleux, « Les Contes de l’Ere du Cobra » nous met entre les mains les planches d’une extraordinaire virtuosité et luminosité d’Enrique Fernandez. Là encore, les battements de coeur de la vie – l’amour, la passion, la vengeance, la jalousie – rythment les destins de personnages, tour à tour, fragiles, attachants, horribles,…  des pantins menés sans ménagement…

Je ne saurai trop vous cacher mon admiration pour cet auteur découvert avec « Les Libérateurs » (sortie de sa bibliographie officielle d’ailleurs), puis « Le Magicien d’Oz« . Ce diptyque aux éditions Glénat, qui pioche aux traditionnels comme aux modernes (« Mille et Une Nuits », « Prince of Persia », « Robin des Bois« ,…) confirme le talent de l’auteur espagnol.

Avec « Daytripper » et « Les Contes de l’Ere du Cobra« , offrez-vous une part d’intenses émotions.

Si seulement, si…

…c’était vrai ! Revanche – et ce n’est pas qu’un simple pseudonyme – rend la justice… sociale ! Dès lors qu’un patron tente de déployer son parachute doré, aussitôt qu’une délocalisation se fait sentir ou qu’un licenciement pour cause de gérontophobie accable un travailleur, ce justicier des temps modernes surgit. Mercenaire des causes justes, ses méthodes peuvent être expéditives mais toujours à bon escient : une rencontre discrète avec la victime d’une injustice sociale et Revanche séquestre, harcèle ou menace virilement le patron qui se croit au-dessus des lois. Son paiement : aucun, juste un service à lui rendre un jour…

Voilà un premier tome bien réjouissant narrant en plusieurs petites saynettes les exploits de Thomas Revanche scénarisés par Nicolas Pothier et mis en image par Jean-Christophe Chauzy. Du premier, on avait plebiscité le western atypique Junk dessiné par l’incroyable Brüno et bien sûr l’insubmersible Ratafia avec Salsedo. Du second, on a – à peu près – tout aimé : de ses presque autofictions de Un Monde Merveilleux à ses réelles (?) biographies de Petite Nature en passant par son trop méconnu polar Clara, mais surtout avec ses oeuvres « chocs » telles que La Vigie, La Vie de Ma Mère et d’une certaine manière La Guitare de Bo Diddley.

Ici, aux éditions Treize Etrange, les deux artistes réutilisent avec jubilisation les codes du polar « hard-boiled » et ceux du super-héros. Revanche a une double vie : une identité secrète et un alter ego faussement naïf ; Revanche a un quartier général, même un sidekick, des ennemis clairement identifiés,… On pourrait presque dire qu’il endosse un uniforme. Et pour accomoder tout ça, les auteurs apportent une bonne dose d’humour, de cynisme et de second degré. Il ne vous reste plus qu’à pousser la porte du bouquiniste « Les Raisins de la Colère ».

Quelques mots pour finir sur trois intégrales qui méritent de s’y attarder. Depuis quelques années, les Humanoïdes Associés tentent de faire redécouvrir le fond de leur catalogue en réimprimant dans des formats (très) divers des séries achevées qui avaient un certain charme. On est loin de la qualité du soin apporté aux intégrales Dupuis ou Dargaud, néanmoins c’est l’occasion de donner une nouvelle chance à ces titres. Aujourd’hui, j’en retiendrai trois : Le Samaritain, Les Passe-Murailles et Clockwerx.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le premier, issu de la défunte collection historico-policière Dédale sous le titre Shimon de Samarie, narre les enquêtes de Shimon, juge du Sanhedrin dans la Palestine sous occupation romaine, quelques années avant la venue du Christ. Ici sont rassemblées trois affaires qui offrent exotismes et originalité. Scénario : F.Le Berre, dessin : M.Rouge.

Avec le deuxième, en quelques histoires, on va découvrir le quotidien de personnes dotées du don (ou de la malédiction) de pouvoir traverser les solides. Attention, ici pas de super-héros ou d’aventures haletantes, juste des gens avec leurs problèmes de tous les jours. L’intérêt de ces nouvelles est varié mais de toutes se dégagent une certaine poésie, une petite musique empreinte de nostalgie.  Scénario : J.L.Cornette, dessin : S.Oiry.

Pour finir, une petit récit de Steampunk sans prétention mais très efficace, avec de jolis mechas à vapeur et qui aura aussi eu le mérite de faire émerger le talent de Jean-Baptiste Hostache qui « transformera » l’essai sur la série Neige Fondation. Scénario : J.Henderson, T.Salvaggio, dessin : J.B.Hostache