Coups de coeur : Du libraire chevelu

Quelques Grammes de Finesse

Vous en avez marre des templiers mystiques, des nazis occultes, des zombies mutants ? Moi aussi. Ras-le-bol des histoires glauques et anxiogènes où l’aube qui se lève ne promet que des lendemains qui déchantent ? Tout pareil : un peu de quiétude nous ferait du bien…

Et j’ai votre petite dose de bonheur à portée de main.

Dans l’art difficile de la pantomime, la délicatesse réside dans l’équilibre entre ce qui doit être montré et ce qui doit être induit… Et ici, symboles, icône, regard et gestuelles s’harmonisent. « Toby Mon Ami » est un album muet. Et pour cause, Toby est un chien, un gentil petit clébard qui n’a d’yeux que pour son maître. Ou pour qui Dieu est son maître. Mais cela marche aussi. Sa journée est jalonnée de plaisirs canins simples : marquer son territoire, rapporter un bâton, faire la fête à son maître, chasser les chats… Et les terreurs y sont proportionnelles. Quoi de pire que la crainte de se faire évincer par le fieffé félin ou d’endurer l’absence de celui qui est toute sa vie ? Ce dernier, que l’on observera avec attention (et la truffe humide), est un artiste, doux rêveur lunaire qui souhaiterait se débarrasser de sa solitude… Toby y sera alors peut-être pour quelque chose.

Dans un gaufrier aussi inébranlable qu’efficace, Gregory Panaccione nous dévoile ces petites tranches de vie avec humour et tendresse. Storyboarder, animateur pour le petit écran (il a collaboré avec B.Deyries), il se joue des contraintes du genre pour donner vie à son ratier et son propriétaire. « Toby mon Ami » de Panaccione aux éditions Delcourt collection Shampooing est un petit moment de bonheur fugace à attraper au vol !

Un peu de bonheur, c’est ce que cherchent aussi les différents protagonistes de « Supplément d’Âme » d’Alain Kokor (éd.Futuropolis). Et par chance, dès les premières pages de l’album, l’humanité, dans son ensemble, le trouve, ce bonheur jusqu’ici inaccessible. Chaque individu entretient un lien avec un autre… par le rêve. C’est sur cette immense fraternité onirique que se fonde cet album où les rencontres, les coïncidences et les échos se mêlent avec humour. Tout n’est  pas logique ou cartésien, l’introspection est de mise. Mais quel plaisir ! Les albums de Kokor sont toujours empreints de poésie délicate, d’un regard décalé sur notre société, même s’ils sont méconnus. Tentez l’aventure de « Balade, Balade » notamment. Et surtout, ne passez pas à côté de celui-ci et vérifiez si vous êtes poisson ou oiseau !

Un petit ouvrage dont j’avais oublié de vous parler et qui s’inscrit dans cette petite sélection thématique mérite toute votre attention. Il offre un pendant aux deux premiers car il interroge sur ce pourquoi on est prêt à renoncer au bonheur. « Une Nuit à Rome » a été dessiné et scénarisé par Jim. Autant j’ai une position de rejet systématique pour ses productions humoristiques aux éditions Vent d’Ouest, et j’ai un peu de mal avec certains développements scénaristiques sous son pseudonyme de Téhy, autant certaines de ses œuvres m’enchantent. J’ai plébiscité « Petites Eclipses » – pour lequel j’étais allé contre mes instincts naturels – , j’ai été charmé par « L’Invitation », j’allais (presque) confiant sur ce diptyque. Bien m’en a pris. Même s’il est moins percutant que les deux précédemment cités, le récit tout en demi-teinte aimante le lecteur. Alors qu’ils étaient en couple, deux jeunes de 20 ans (nés le même jour) se font la promesse solennelle de « s’offrir » la nuit de leur 40 ans, quelle que soit leur situation amoureuse. Et la date fatidique approche… L’auteur pose ou se pose des questions qui, formulées, trottent dans la tête… On attend de voir par quels détours vénéneux l’histoire de ces deux amants va emprunter dans le deuxième tome aux éditions Bamboo.

La vie, l’amour, la mort et tout le reste…

Voici le premier jour du reste de ta vie… « Daytripper est un livre fraternel, de la vie d’ici et d’ailleurs, où les jeux narratifs, comme des coups de dés du destin, inventent les multiples vies possibles de Bràs. » Voilà un beau compliment qui suscite au moins l’attention, si ce n’est une juste approbation aveugle. De plus, quand c’est le grand Cyril Pedrosa qui vous conseille un album, il n’y a plus à hésiter !

Onirisme léger, touches fantastiques, récits enchâssés ou parabole universelle, le récit de de la vie de Bràs se déroule sans ordre ni préséance, apportant un éclairage particulièrement touchant aux grandes étapes de la vie du personnage. La vie ou plutôt les vies, tant celles-ci s’égrainent avec une force lumineuse pour s’achever dans des abymes surprenants au début, attendus par la suite. Fàbio Moon (Casanova) et Gabriel Bà (Umbrella Academy) – avec l’aide de Dave Stewart (Hellboy) aux couleurs – sont frères dans la vie comme dans cette oeuvre où la complicité entre le scénario et le dessin se ressent à chaque page. Pourquoi tant de mystères et de circonvolutions, me diriez-vous, pourquoi ne pas expliquer tout de go ce qui fait le charme et l’originalité de ce récit édité avec beaucoup de soin chez Urban Comics ? Hé bien, disons-le sans détour : à chaque fin de chapitres, Bràs… Non, découvrez-le et tirez les conclusions qui vous chantent !

Il n’en demeure pas moins que ce récit où tout un chacun, peu ou prou, pourra y trouver un écho de son propre vécu, est la vraie grosse surprise de ce début d’année.

Résolument tourné vers le conte merveilleux, « Les Contes de l’Ere du Cobra » nous met entre les mains les planches d’une extraordinaire virtuosité et luminosité d’Enrique Fernandez. Là encore, les battements de coeur de la vie – l’amour, la passion, la vengeance, la jalousie – rythment les destins de personnages, tour à tour, fragiles, attachants, horribles,…  des pantins menés sans ménagement…

Je ne saurai trop vous cacher mon admiration pour cet auteur découvert avec « Les Libérateurs » (sortie de sa bibliographie officielle d’ailleurs), puis « Le Magicien d’Oz« . Ce diptyque aux éditions Glénat, qui pioche aux traditionnels comme aux modernes (« Mille et Une Nuits », « Prince of Persia », « Robin des Bois« ,…) confirme le talent de l’auteur espagnol.

Avec « Daytripper » et « Les Contes de l’Ere du Cobra« , offrez-vous une part d’intenses émotions.

Si seulement, si…

…c’était vrai ! Revanche – et ce n’est pas qu’un simple pseudonyme – rend la justice… sociale ! Dès lors qu’un patron tente de déployer son parachute doré, aussitôt qu’une délocalisation se fait sentir ou qu’un licenciement pour cause de gérontophobie accable un travailleur, ce justicier des temps modernes surgit. Mercenaire des causes justes, ses méthodes peuvent être expéditives mais toujours à bon escient : une rencontre discrète avec la victime d’une injustice sociale et Revanche séquestre, harcèle ou menace virilement le patron qui se croit au-dessus des lois. Son paiement : aucun, juste un service à lui rendre un jour…

Voilà un premier tome bien réjouissant narrant en plusieurs petites saynettes les exploits de Thomas Revanche scénarisés par Nicolas Pothier et mis en image par Jean-Christophe Chauzy. Du premier, on avait plebiscité le western atypique Junk dessiné par l’incroyable Brüno et bien sûr l’insubmersible Ratafia avec Salsedo. Du second, on a – à peu près – tout aimé : de ses presque autofictions de Un Monde Merveilleux à ses réelles (?) biographies de Petite Nature en passant par son trop méconnu polar Clara, mais surtout avec ses oeuvres « chocs » telles que La Vigie, La Vie de Ma Mère et d’une certaine manière La Guitare de Bo Diddley.

Ici, aux éditions Treize Etrange, les deux artistes réutilisent avec jubilisation les codes du polar « hard-boiled » et ceux du super-héros. Revanche a une double vie : une identité secrète et un alter ego faussement naïf ; Revanche a un quartier général, même un sidekick, des ennemis clairement identifiés,… On pourrait presque dire qu’il endosse un uniforme. Et pour accomoder tout ça, les auteurs apportent une bonne dose d’humour, de cynisme et de second degré. Il ne vous reste plus qu’à pousser la porte du bouquiniste « Les Raisins de la Colère ».

Quelques mots pour finir sur trois intégrales qui méritent de s’y attarder. Depuis quelques années, les Humanoïdes Associés tentent de faire redécouvrir le fond de leur catalogue en réimprimant dans des formats (très) divers des séries achevées qui avaient un certain charme. On est loin de la qualité du soin apporté aux intégrales Dupuis ou Dargaud, néanmoins c’est l’occasion de donner une nouvelle chance à ces titres. Aujourd’hui, j’en retiendrai trois : Le Samaritain, Les Passe-Murailles et Clockwerx.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le premier, issu de la défunte collection historico-policière Dédale sous le titre Shimon de Samarie, narre les enquêtes de Shimon, juge du Sanhedrin dans la Palestine sous occupation romaine, quelques années avant la venue du Christ. Ici sont rassemblées trois affaires qui offrent exotismes et originalité. Scénario : F.Le Berre, dessin : M.Rouge.

Avec le deuxième, en quelques histoires, on va découvrir le quotidien de personnes dotées du don (ou de la malédiction) de pouvoir traverser les solides. Attention, ici pas de super-héros ou d’aventures haletantes, juste des gens avec leurs problèmes de tous les jours. L’intérêt de ces nouvelles est varié mais de toutes se dégagent une certaine poésie, une petite musique empreinte de nostalgie.  Scénario : J.L.Cornette, dessin : S.Oiry.

Pour finir, une petit récit de Steampunk sans prétention mais très efficace, avec de jolis mechas à vapeur et qui aura aussi eu le mérite de faire émerger le talent de Jean-Baptiste Hostache qui « transformera » l’essai sur la série Neige Fondation. Scénario : J.Henderson, T.Salvaggio, dessin : J.B.Hostache

Des crevettes à la turque, des crevettes-frites, des crevettes sauce révolutionnaire, des…

Oh, bon sang de bois ! Ah, ouais, quand même !! Surprise et satisfaction pour « Shrimp » ! Alors que, semaines après semaines, s’étalent sempiternellement des séries sans saveur (1), où rebondissements, chutes et autres effets de manche se devinent dès les premières pages, « Shrimp » interpelle. C’est un croc-en-jambe, qui surgit impromptu, sur un sentier narratif que l’on pensait – à tort – balisé.

Albert est cuisinier dans le plat pays. Sa spécialité : les crevettes qu’ils transforment en plat d’excellence. Comme Bouba dans un film bien connu, il est intarissable sur le sujet. Malheureusement, ses qualités et cette érudition très ciblée ne semblent pas émouvoir outre mesure Mia, voisine et cliente habituée dont Albert est l’amoureux transi. Cependant, le coeur de Mia n’est plus à prendre, Chang est là. Tout va peut-être basculer par l’oubli d’un billet sur une table… Voilà un album-surprise comme je les aime, qui frappe derrière l’oreille sans prévenir. Matthieu Donck, Benjamin d’Aoust et Matthieu Burniatont publié cet album aux éditions Dargaud sous la férule de MyMajorCompany BD. J’avais précédemment apprécié « Le Roi du Ring » pour sa fraîcheur et « Le Chômeur et sa belle » principalement pour la chute. Alors, lançons le débat : que pensez-vous de ce système participatif ? Vrai tremplin et belles opportunités ou fausse bonne idée ?

 

 

La bonne idée, c’est de se dire que, quand on a un aïeul illustre qui a vécu des aventures extraordinaires, autant en profiter ! La vie de Claude Alexandre de Bonneval a été tumultueuse, à l’image de son temps, la substance de scénarios forgés sur l’enclume de la Grande Histoire. Gwen de Bonneval a compulsé les mémoires de cet ancêtre dont le portrait orné la maison familiale. Restait maintenant à mettre en forme cette matière brute pour obtenir une véritable oeuvre, sortir du vrai pour du vraisemblable à même de captiver un lecteur. Mission accompli, Gwen de Bonneval brosse avec vigueur la vie tout en excès de cet officier du roi. Eclairant sans être didactique, relevé et efficace, le premier tome de cette tétralogie, prend son envol notamment grâce au talent d’Hugues Micol. Ce dernier adopte ici un style proche de celui utilisé dans « Le Chien dans la Vallée de Chambara« , avec un poil de réalisme. Découvrez donc « Bonneval Pacha » aux éditions Dargaud.

 

 

Pour finir, restons dans l’Histoire avec la biographie d’Olympe de Gouges, figure marquante bien que méconnue de la Révolution Française. Réitérant ce qui avait fait le succès de Kiki de Montparnasse, Catel et Bocquet dépeignent une société et une période historique à travers la vie de cette femme atypique, amoureuse des arts et de la vie. Par le spectre de sa propre existence, c’est bien tout un monde qui se révèle au lecteur. Avec efficacité, par tranches de vie, les auteurs nous éclairent sur l’engagement politique d’Olympe tant auprès des esclaves que des femmes, mais aussi sur ses moeurs, sur ses contradictions, ses maladresses. Attention, ce beau pavé de la collection Ecritures de Casterman se mérite, on ne le lit pas d’une traite. Il se savoure petit à petit…

Alors, convaincus ?

(1) : une allitération, je m’entraîne pour la sortie de « De Cape et de Crocs » !!

Fire Walk with Me

Bon, allez, j’avoue : oui, je recycle mes titres (surtout ceux qui me font sourire moi, égoïstement). Celui-ci, je l’avais utilisé dans feu Pavillon Rouge (magazine des éditions Delcourt) pour chroniquer le premier tome de la cultissime et géniale série « Powers« .

Fusion Comics, label transfuge de Soleil à présent dans le giron de Panini, a eu la bonne idée de rééditer les deux premiers tomes de cette série atypique. Dans un monde où les super-héros sont le lot quotidien (et pesant) des habitants de cette métropole américaine, une brigade criminelle spécialisée est indispensable. Christian Walker et Deena Pilgrim sont inspecteurs de cette section chargée d’enquêter sur toutes les affaires liées aux « surhumains ». Et ils vont avoir sur le dos la mort de Retro Girl. Alors, pourquoi, me direz-vous, avoir utilisé ce titre et réitérer aujourd’hui ? Hé bien, comme dans Twin Peaks, en définitive, la résolution du meutre, qu’il soit de Lara Palmer ou de Retro Girl, importe peu. L’accent est mis sur cet univers étrange et bigarré, sur les relations entre les deux coéquipiers, sur les zones d’ombre qui peu à peu s’éclairent… Cet album est paru en 2000 scénarisé par Brian M.Bendis et dessiné par Mike A.Oeming. Trois années auparavant, une autre série avait attiré les poncifs du super-héros sur des terrains novateurs : Astro City de Kurt Busiek et Brent Anderson, une vrai perle ! Le public était mûr pour intégrer ces séries décalées, à la fois respectueuses et impertinantes. Dès ses premières oeuvres, Bendis usa de son artifice artistique qu’il affectionne tant : la joute verbale, le dialogue mitraillé, la logorhée tenace. Et avec efficacité ! Quant à Oeming, son dessin radical et racé intrigua de prime abord pour ne plus lâcher ensuite.

Cette série comporte six enquêtes et continue encore aujourd’hui, avec des rumeurs persistantes et toujours fluctuantes d’adaptation TV.

 

 

Lorsque Strangers in Paradise est arrivé en France aux éditions Le Téméraire, Terry Moore n’était pas connu… Et aujourd’hui, pas plus ! Et pourtant, ce serait passer à côté d’un grand raconteur d’histoire que d’ignorer son travail. SIP (comme disent les intimes) mais également Echo, publié à l’heure actuelle aux éditions Delcourt. Alors que l’avant-dernier tome s’offre à vos regards avides, revenons sur cette série atypique. Alors que Julie prend des photographies en plein désert du Névada, elle assiste à l’assassinat commandité d’Annie, scientifique et pilote, qui teste une nouvelle armure conçue en métal liquide. Puisque l’assassinat est perpétré à coups de missiles, voilà que des fragments d’armure tombent et adhèrent à la peau de Julie. Les ennuis commencent… Terry Moore a su mêler avec harmonie science-fiction et peinture des sentiments dans Echo, comme il avait su faire cohabiter thriller et soap-opera dans SIP. Ses femmes sont fortes, fragiles et attachantes, ses personnages tout en nuances et en contradictions… Alors que le final s’annonce apocalyptique, hâtez-vous de découvrir cette série marquante.

 

 

 

 

 

 

Pierre Boulle, vous connaissez ? Si vous dîtes non, vous pouvez être de bonne foi et mentir quand même. Quelque soit votre âge, vous avez eu l’occasion de cotoyer l’héritage cinématographique de son oeuvre littéraire, avec plus ou moins de bonheur. En écrivant en 1963, La Planète des Singes, cet auteur français ne devait pas se douter de la longévité des thèmes abordés. Aujourd’hui, les éditions E.Proust propose la traduction d’une nouvelle saga dans cet univers où les primates intelligents règnent sur le monde. Sauf que dans cette histoire imaginée par Daryl Gregory et dessinée par Carlos Magno, les hommes et les singes sont arrivés à une paix instable mais néanmoins présente. Il ne faudrait qu’une étincelle pour que la guerre s’enflamme de nouveau. Or l’archonte est assassiné par un humain… La qualité de cette série, qui comportera trois tomes, réside dans un dynamisme et une plongée immédiate dans l’histoire. En effet, nul besoin de reprendre la totalité de la saga, soit vous l’avez vu en film, soit vous devinerez le dessous des cartes à la lecture.

Voilà, trois comics qui ne faudrait pas râter en ce moment. Après, c’est vous qui voyez !!

Une ambiance jazzy, épique ou dramatique pour un peu de génie

Aujourd’hui, trois albums aux couvertures sombres, « Asgard » de Xavier Dorison et Ralph Meyer (éd.Dargaud), « Lloyd Singer » T.7 de Luc Brunschwig et Olivier Martin (éd.Grand Angle) et « Nocturne » de Pascal Blanchet (éd.La Pastèque). Pour chacun d’entre eux, on peut se poser la question ô combien métaphysique : à quoi tient l’état de grâce, l’instant de génie, la félicité de la lecture ?

Une question multiple aux réponses tout aussi évanescentes. Cela tient à pas grand chose, une alchimie instable que l’on ne peut reproduire à loisir, une inspiration du moment qui ne fonctionne qu’à un moment. Regardez « Asgard » – nous ne nous étendrons pas, Romain a eu la primeur de la critique -, le scénario est-il d’une incroyable ingéniosité ? Non, il puise dans des thématiques présentes depuis la nuit des temps que Xavier Dorison modèle sur un schéma qui n’est pas sans rappeler Moby Dick. La mécanique est implacable, huilé et sans heurt. L’auteur nous démontre qu’il sait raconter une histoire avec virtuosité. S’attend-on aux événements et aux péripéties ? Oui, sans doute, mais est-ce vraiment un problème ? Que demandons-nous d’Asgard si ce n’est qu’il affronte physiquement et métaphoriquement le monstre qui terrorise le peuple dont il est issu mais qui le rejette ? N’anticipons-nous pas le trépas de victimes collatérales ou volontaires sur son chemin ? Si, mais on est emporté et on en redemande ! Le dessin de Ralph Meyer participe grandement à cette adhésion sans arrière pensée. Avec réalisme, précision et fougue, cet excellent auteur (pas suffisamment connu à mon goût) ancre le récit dans un univers et une culture, là encore mille fois arpentés, qu’il  nous fait presque redécouvrir. Et lorsque l’heure de l’affrontement sonne, il ne ménage pas ses moyens pour nous faire entrer dans son récit.

Là est peut-être la réponse : cela tient à transformer un récit de prime abord classique à un plaisir unique (c’est-à-dire qui se démarque de tout ce qui a été fait auparavant).

La plénitude consiste aussi, peut-être, à trouver le juste équilibre entre divertissement et introspection. Entre le drame familial et intime et le suspens haletant. Cette subtile harmonie est atteinte dans le tome 7 de Lloyd Singer. Dans le premier tome de ce troisième cycle, la famille Singer doit affronter ses propres démons et détisser la tragédie qu’ils ont patiemment et longuement confectionnée depuis de si longues années. L’heure n’est plus aux silences et aux compromis, tant l’instabilité mentale de chacun d’eux est profonde. Cette psychanalyse leur permettra de regarder avec lucidité ce qui s’est passé du vivant de leurs parents… Pendant ce temps, un tueur en série oeuvre dans l’ombre avec une macabre détermination. Luc Brunschwig fait mouche une fois de plus en montrant tant d’humanité dans ses personnages. Et en ne jettant pas aux orties tout ce qui suscite l’attrait d’un thriller. Equilibriste ! Quant à Olivier Martin, il relève haut la main le défi qu’aurait pu être la succession d’Olivier Neuray. Ce diptyque s’annonce très très fort.

Enfin, la grâce s’est aussi, sans doute, de pouvoir jouer avec le grand absent : le son. N’entendez-vous pas la chaude mélodie d’une voix sensuelle autant que nostalgique lorsque vous vous perdez dans les pages de « Nocturne » ? Voilà un vrai coup de coeur surprise, une petite pépite inattendue qui sort de notre tamis. Certes, l’histoire est conventionnelle et ne révolutionne pas le monde de la BD. Mais, bon sang, ici encore, quelle ambiance ! Quelle élégance dans le trait (virtuel) de Quelle chaleur, quel souffle, la moiteur de la nuit, la touffeur de l’été se perçoivent autant que le grésillement de la TSF. Les ondes vont porter tout au long de ces pages et de cette nuit la chanson d’une étoile sur le point de vaciller. Elle va être le compagnon nocturne de destins simples mais…touchant.

Voilà à quoi cela tient : une découverte de libraire…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans papier, sans héros, sans espoir…

… mais avec de très beaux albums !

il y a quelques temps, Romain vous avait fait découvrir Les Âmes Nomades (éd.Grand Angle) qui s’attache à la vie en clandestinité de sans-papiers. Aurélien Ducoudray, puisant dans son expérience journalistique qui l’avait amené directement sur le terrain, aborde lui aussi cette réalité lourde, pesante, souvent dramatique, mais ô combien humaine.

Bilel, plein d’espoirs et d’attentes, a quitté le bled pour rejoindre son frère qui s’est « installé » en France une année auparavant. Bien sûr, l’un comme l’autre sont rentrés illégalement sur le territoire. Ballotté par des passeurs peu scrupuleux de containers en squats sordides, le jeune garçon garde intacte cette flamme si particulière qui le pousse en avant malgré les très nombreuses déconvenues. Et c’est notamment par le foot (et Beckham, d’où le titre) qu’il ne sombre pas. Mais attention, je vous arrête tout de suite, on n’est pas à Hollywood, il ne va pas miraculeusement devenir une star du ballon rond et s’évader d’un but de ce monde miséreux… Non, loin de là.

Jeff Pourquié (qui a fait quelques adaptations du Poulpe entre autres) avec un dessin très nerveux et anguleux, par un jeu de couleurs où la rouille, le béton, la saleté font ressortir une réalité difficile, apporte une efficacité étonnante à cet album. Les regards remplissent les silences de Bilel…

Après le déroutant « La Faute aux Chinois » et le percutant « The Grocery« , « Békame » (éd.Futuropolis) prouve qu’il y a encore un scénariste à surveiller de très très près !

Samedi prochain, Rémi Gourrierec viendra dédicacer le premier tome de « Big Crunch » (éd.Delcourt). Hé bien cet album est un véritable Big Bang (uhuhu….) ! Allez, soyons honnêtes, j’ai failli passer à côté de ce très bon album. Discret, c’est un petit format comme tous les albums de la collection Shampooing ; inclassable, il emprunte à tous les genres (comics, franco-belge) et à tous les styles ; intrigant, par une couverture peu explicite, il a été victime du délit de « faciès » que connaît malheureusement un grand nombre d’albums (et oui, nous sommes perfectibles). Heureusement, alléluia, le destin m’a tendu cette BD en me disant « Va et lis ». Et donc je suis allé lire…

En France, pour faire face à l’apparition des émergences – des transformations monstrueuses et aléatoires de quidams provoquant de nombreux incidents – et à leur multiplications, les autorités… n’ont rien fait ! Pourquoi faire ? Cosmos, super justicier mystérieux se charge de tout ! Pour trois frangins habitant Paris, Cosmos est leur quotidien et à leurs âges respectifs (ado, pré-ado et enfant), ils ont bien d’autres préoccupations. Dont sortir avec une fille… Mais tout va basculer dans leur… cuisine.

C’est beau, c’est bon, c’est bien, venez Samedi !

 

 

 

Pour finir, on ne peut que se féliciter des promesses non tenues. Quelques années auparavant, Guillaume Sorel avait déclaré souhaiter s’éloigner de la BD. Paroles en l’air ou véritable volonté, nous ne le serons jamais et tant mieux car il  nous offre toujours des albums de très grande qualité. Laurent Seksik adapte son propre roman en bande dessinée pour un Guillaume Sorel au meilleur de sa forme.

Stefan Zweig, illustre romancier, grand intellectuel, a quitté les affres de la guerre avec sa seconde épouse, Lotte. Néanmoins, il a laissé derrière lui la mort et la guerre, des fantômes de proches qui le hantent, une société qu’il sait à jamais perdue. Et surtout une menace qui gronde, sourde, implacable, qui s’insinue dans les pensées de l’écrivain. On ne s’affranchit pas de toute cette souffrance, de ce deuil, de la perte de tout espoir par quelques rayons de soleil et un exil que l’on veut confortable. Et pourtant, c’est au Brésil que le couple tente de se reconstruire…

Pardonnez la comparaison, mais on se retrouve dans la même position que lorsqu’on regarde « Titanic » ou « Apollo XII », on sait pertinemment ce qui va se passer. On n’en est pas moins dans l’expectative d’une issue autre… Découvrez donc les « Derniers Jours de Stefan Zweig » de Sorel et Seksik, éditions Casterman.

Par l’eau ou par l’épée

Il y a quelques mois, je vous avais dévoilé tout le bien que je pensais du « Viandier de Polpette » scénarisé par Olivier Milhaud. Ce dernier, en quelques pages, donnait corps à un univers cohérent, original et surtout attachant. Il semblerait que ce jeune (?) homme soit à classer dans la catégorie des récidivistes.

En effet, il nous propose ce mois-ci un premier tome d’une série extrêmement prometteuse : « Agito Cosmos » (éditions Glénat). Dans un futur indéterminé, la mer a recouvert une grande partie des surfaces habitables. La population humaine, largement diminuée, a dû faire face et s’adapter pour survivre. La société est à présent stabilisée (notamment grâce à une aide extérieure) et tente de retrouver le lustre d’antan.

Suivent alors trois lignes d’intrigue pour l’instant distinctes : une femme soldat qui supervise une équipe d’archéologues sous-marins qui remontent des vestiges de la civilisation de « jadis » ; un jeune garçon qui s’apprête à accomplir le rite de passage à l’âge adulte sur une petite île ; un détective privé qui tente de déjouer les machinations d’un génie du crime.

Pour cet album, Olivier Milhaud s’est adjoint les talents de Fabien Mense qui s’était déjà illustré sur la série « Les Tikitis » issue de l’univers de Lucha Libre (Humanoïdes Associés). C’est frais, c’est beau, c’est dynamique, on est porté, captivé par une histoire qui certes s’installe plus qu’elle ne se développe dans ce premier tome. Mais elle laisse entrevoir d’ores et déjà d’agréables moments de lecture. Par l’esthétisme des personnages, par leurs mimiques et même par l’approche de l’histoire, je n’ai pu m’empêcher de penser à deux dessins animés : « Nadia et le Secret de l’Eau Bleue » et surtout « Sherlock Holmes » de Miyazaki. Vous l’aurez compris : c’est un gros coup de cœur !

Sans transition aucune, je suis comblé par le retour d’Ubel Blatt de Etorōji Shiono (éditions Ki-Oon). Après presque deux ans d’absence, le tome 11 renoue avec la fougue et le panache propre à cette série. Là où d’autres mangas d’heroïc fantasy (et il n’y en a pas tant que ça) aurait pu tomber dans le piège d’un classicisme convenu (des castes de chevaliers, des monstres, des elfes,..) ou dans le piège d’une mécanique trop prévisible (le syndrome Seyiar / Maisons / Escaliers, variante du porte/monstre/trésor), Ubel Blatt surprend et rebondit dans une direction inattendue qui ravive l’intérêt d’une simple vengeance.

L’auteur aime son monde et cela se sent tant il prend soin à le décrire et à le rendre vivant. Peut-être d’ailleurs est-ce là où réside un des défauts de cette histoire. A vouloir rendre un univers foisonnant et crédible, on doit miser sur un lectorat attentif et scrupuleux. Et moi je dois admettre qu’au bout du premier paragraphe encyclopédique, je cède…

Mais qu’à cela ne tienne, je resterai novice dans la connaissance du continent d’Ubel Blatt et j’en retirerai toujours autant de plaisir !

Que faisiez-vous ce jour-là à Pederson ?

Il fut une époque où Joe Straczynski était plus connu pour ces séries TV que pour ses comics, si, si. Bien que je n’ai jamais eu le courage d’aller jusqu’au bout (  » Tu as tort les dernières saisons sont les meilleures ! »), j’ai découvert l’univers de ce scénariste en visionnant la série, devenue culte, « Babylon V » (en VHS of course). Personnages fouillés, actions ancrées dans le réel, intrigue ciselée avec un maillage serrée, l’auteur avait fait ses gammes sur ce space-opera débridé. Et puis un jour, il s’est mis en tête de faire du comics !

Deux séries ont alors vu le jour, « Rising Stars » et « Midnight Nation« . Le succès de ces deux expériences lui a permis de mettre un pied dans le comics puis très rapidement un deuxième pied chez Marvel, avec le succès et la longévité que l’on sait.

Dans Rising Stars, JMS donne tout ce qu’il a à donner pour cette série, développant thèmes et intrigues comme s’il n’allait plus jamais avoir l’occasion de le faire, quitte à rendre tout ceci un peu pesant. Tout y passe : son attirance pour le mythe du super-héros, sa méfiance sur la main-mise de l’état sur l’individu, l’instrumentalisation de la religion,… Il se construit un univers cohérent en appliquant des principes qui avaient déjà fait leurs preuves. Un environnement fini (113 enfants à Pederson), la remise en cause du super-héros par son ancrage dans le réel, l’élimination volontaire de ces « spéciaux » (et là on lorgne un peu vers Watchmen), il réexploite aussi certaines idées exprimées dans Babylon V (par exemple l’usage de la télékinésie de petits objets à des fins d’assassinat)… Et cela en fait une série très efficace.

Alors, bien sûr, on peut reprocher à l’auteur d’avoir scindé celle-ci en deux grosses parties distinctes, la deuxième ayant – selon moi – moins d’originalité. Néanmoins, on a face à soi une oeuvre pensée de bout en bout avec ses grandes qualités et ses petits défauts. Défauts qui d’ailleurs pourraient être tout entiers résumés par la défaillance chronique des dessinateurs. Ils n’ont pas arrêté de se succéder pour des raisons diverses et variées !

Aujourd’hui, Delcourt nous propose en trois tomes l’intégralité de cette histoire, avec cette fin demeurée jusqu’ici inédite en France, les éditions Semic n’ayant eu l’occasion de la traduire.

Jetez-vous donc dans cette éclatante épopée !