Coups de coeur : Du libraire chevelu

Aller retour en plein hiver

Il y a des auteurs que l’on aime retrouver régulièrement, que l’on suit, un peu les yeux fermés, dans chacune de leurs expérimentations. Parfois déçus, souvent confortés dans l’idée qu’ils sont de grands auteurs, nous abordons avec eux des nouveaux plaisirs de lecture.

En ce début d’année 2012, il en est deux parmi ces auteurs que nous retrouvons avec plaisir : Frédéric Bezian  et Paco Roca.

Pour lepremier, depuis longtemps, vos trois libraires (préférés !) sont entièrement voués à la cause de ce très grand dessinateur. « Ne Touchez à Rien« , « Les Gardes-Fous » sont autant d’albums que nous mettons entre les mains de lecteurs en quête de nouvelles expériences. Son graphisme sec et anguleux, ses scénarios complexes, ses choix de couleurs,… sont sans conteste des marques d’indépendance de style qu’il instille avec brio. Il impose une ambiance crépusculaire où le mystère mêlé aux expériences intimes ne sont pas étrangers. Si l’album sur Bourdelle était trop abscon pour moi et son journal personnel anecdotique, je sentais que « Aller-Retour » allait être une bonne expérience de lecture.

Bingo ! Mais attention là encore, Bézian est un auteur exigeant dont les oeuvres ne se laissent pas percer dès les premières pages, il faut du temps et se laisser s’imprégner de l’atmosphère surannée et nostalgique. Pour qu’enfin – à la fin – tout se dévoile… Dès lors, l’errance de Basile Far, cet homme aux pensées intérieures riches et virevoltantes, dans une petite bourgade de province prend tout son sens. Et les bouffées des années 60-70 tout autant.

J’avais découvert pour la première fois le travail de Paco Roca dans le très inquiétant et très surprenant « Le Jeu Lugubre » où il revisitait la vie de Salvador Dali. J’avais apprécié « Rides » et le traitement juste et sans pathos apporté sur la maladie d’Alzheimer. « L’Ange de la Retirada » avait également attiré ma sympathie. Ici, avec « L’Hiver du Dessinateur », Paco Roca brosse le quotidien de dessinateurs de bandes dessinées espagnols dans la fin des années 50. En faisant des bonds dans le temps, Roca, s’appuyant sur des témoignages divers et une solide documentation (agrémentés de souvenirs de lectures personnelles sans aucun doute) nous fait pénétrer dans la rédaction du magazine Pulgarcito détenu par les éditions Bruguera. Ces dernières tenaient d’une main de fer la destinée de nombreux auteurs et maintenaient à tout prix le monopole, n’hésitant pas à briser les volontés d’émancipation de certains dessinateurs voulant créer leur propre revue. Avec finesse, Roca restitue une société figée dans le Franquisme où toutes les libertés n’ont pas leur place.  Avec nostalgie mais sans larmoyance et surtout en étant accessible aux lecteurs français que nous sommes, il réinvoque une époque. En plus c’est un très bel objet. A ce propos, je pense que les couleurs différentes de chaque cahier du livre doivent faire référence aux couleurs des cahiers des magazines de l’époque. Quelqu’un peut confirmer ?

En tout cas, deux bien belles lectures !!

Toujours par trois, ils vont

Puisque la Science Fiction est à l’honneur cette semaine (Utopiales obligent), » Aama » a l’honneur d’être en tête de mes coups de coeur. Alors que les éditions Atrabile ont eu la judicieuse (juteuse ?) idée de compiler les 4 tomes de « Lupus » en une très belle intégrale, voici que Frederic Peeters investit de nouveau le champs de la SF avec un succès certain. Plus réaliste que ses oeuvres précédentes, plus proche de « RG » que de « Pilules Bleues » par exemple, cet auteur complet nous propose un récit classique et solidement charpenté où un certain Verloc se retrouve amnésique sur une planète qu’il ne reconnaît pas. Seul son journal intime lui permettra de renouer les liens de sa mémoire, sachant que, au coeur de ce récit, divers flashbacks s’y imbriquent. Intrigues croisées, mise en abyme, voilà le début d’une saga palpitante (éd. Gallimard).
 
 
 
 
 
 
 
 

Comment ? Vous ne connaissez pas Delilah Dirk ? Pourtant vous gagnerez à la rencontrer… ou pas. En effet, le lieutenant turc Selim se serait bien passé de croiser cette intrépide et sémillante aventurière. En effet, à cause d’elle, le voici considéré comme traître et contraint à quitter Constantinople… Tony Cliff nous propose le premier épisode d’une série où l’humour se dispute la première place à l’action. Quant au dessin, il vise l’efficacité et touche juste. Un gros coup de coeur inattendu donc pour « Delilah Dirk & le Lieutenant Turc » (éd.Akileos)
 
 
 
 
 
 
 
  
 
 
 

Au début de sa carrière, Michel Faure avait réalisé quelques albums autour des Rois Mages. Ici, avec « Jésus, Marie, Joseph« , il revisite ce qui s’est passé avant la Nativité et comment ces trois personnages se sont retrouvés à Nazareth. Il entame également son récit sur un postulat riche : et si le Seigneur, en même temps qu’il envoyait l’Ange Gabriel auprès de Marie, en envoyait un autre pour trouver le père de Jésus… Envoûtant, cet album unique possède un style unique et un cheminement fascinant (éd.Glénat)

 

Un Oeil sur le monde

S’il est indéniable que la Bande Dessinée permet évasion et divertissement, il est tout aussi vrai qu’elle permet un regard innovant sur le monde. A l’instar de la presse, du cinéma ou de la télévision, la BD apporte son langage, son rythme et sa narration au genre « documentaire et reportage ».

Ce mois-ci, par l’enquête, le témoignage ou à travers le prisme de la fiction, plusieurs albums se démarquent.

Adoptant la même technique que celle utilisée sur « Feuille de Chou » lors du tournage du film de J.Sfar consacré à Gainsbourg, Matthieu Sapin se penche sur le quotidien de »Libération« . Mois après mois, le dessinateur de « Supermurgeman » se mêle au quotidien des journalistes. Des comités de rédaction  aux réunions de presse en passant par les conférences élyséennes, c’est toute la vie et la passion de ceux qui relaient l’actualité 6 jours sur 7 qui transparaissent avec humour et vérité. (Journal d’un Journal, éd.Delcourt)

Deux albums se penchent sur la péninsule indochinoise. Le premier sous couvert de fiction, raconte toutes les difficultés rencontrées par les inspecteurs de l’ONU lors de l’organisation d’élections démocratiques au Cambodge en 1993. « Sur la Route de Banlung » rappelle sans concession la politique de terreur, pas si lointaine, des Khmers Rouges et la méfiance tenace, bien compréhensible, de la population. Mais également la position ambiguë des Occidentaux. Vink, desinateur du « Moine Fou« , couche avec efficacité les souvenirs de Jacques Rochel,  ancien observateur de l’ONU.

Le second, « Dans la Nuit, la Liberté nous Ecoute » nous plonge en plein coeur de la Guerre d’Indochine à travers le parcours d’Albert Clavier relaté dans ses mémoires. Ce dernier, après avoir subi les exactions de l’Occupant durant la 2nde Guerre, se trouve sous les drapeaux à défendre la Patrie et son « action civilisatrice ». Cependant, rapidement, son passé communiste, son engagement, ses idéaux, lui font voir la réalité d’une toute autre manière. La volonté d’émancipation des colonies  face à une métropole orgueilleuse et égoïste résonne en lui comme un écho des années d’oppression nazie. Aux yeux de l’Etat, il trahit donc la France pour se rallier aux Vietminhs et des troupes de l’Oncle Ho. Rude, sans fioriture, voire lapidaire, le récit d’A.Clavier semble suivre une logique implacable : il faut trahir sa nation  si l’on ne veut pas trahir ses idéaux, lorsque le gouvernement agit contre les fondements même du respect humain. Cependant, cette force en marche, liée à une certaine retenue, met de la distance avec le lecteur, nivèle également toutes les nuances possibles. Parfois un peu trop. Il n’en demeure pas moins que le dessin de Maxime Le Roy (qui n’est pas sans rappeler Squarzoni) attire par son économie de moyen et son efficacité. (éd.Le Lombard)

Ces deux ouvrages s’achèvent par deux dossiers mettant en relief histoire et politique, qui « instruisent » le lecteur, souvent loin de toutes ces considérations.

Résolument tourné vers la fiction pour mieux revenir à la réalité, « Triangle Rose » raconte les persécutions et l’extermination des homosexuels sous l’Allemagne Nazie. Si l’on connaît l’existence de l’étoile jaune et son port obligatoire pour la population juive, peu de nos contemporains ont en mémoire l’existence d’autres symboles de discrimination, souvent des allers simples pour les camps, (triangle rouge, vert, marron,…). A fortiori le Triangle Rose. Avec beaucoup de tact et de pudeur, Michel Dufranne montre la montée en puissance de l’oppression, de l’insouciance des premières années aux tortures puis aux déportations des heures les plus sombres. L’auteur pointe également  l’opprobre jetée à la communauté homosexuelle par les autres victimes de la cruauté nazie, encore étriquées par leurs principes moraux. Milorad Vicanovic apporte par son dessin réaliste un ancrage fort pour une histoire tout aussi forte. (éd.Soleil)

Allez ! Un peu plus de légèreté pour continuer avec trois récits pour les plus jeunes. Et notamment, le grand retour de Jules ! Cette fois-ci, il ne va rien faire de moins que sauver la planète d’une météorite. Mais attention, pas à la Bruce Willis, mais avec l’aide de ses amis extraterrestres. Ils ont cependant une condition : leur prouver que l’Humanité mérite de survivre ! Et avec un riche industriel, candidat à la présidence, qui veut forer sous la banquise pour trouver du pétrole, on ne peut pas dire que l’homme gagne des points ! Avec beaucoup d’humour et sans chichi, Emile Bravo aborde une nouvelle fois avec brio thématiques citoyennes, réflexions adolescentes et une grosse dose d’humour ! (éd.Dupuis)

Les Colombes du Roi Soleil, adaptation des romans d’Anne-Marie Desplats-Duc, nous propulse au XVIIème siècle dans le pensionnat  pour jeunes filles nobles désargeantées de Mme de Maintenon. Là, quatre adolescentes aux caractères et aux origines bien opposés, mais liées par une forte amitié vivent leurs années d’apprentissage avant leur libération, sans doute par le mariage… Lorsque Racine les sélectionne pour incarner les personnages de sa dernière pièce en l’honneur de Louis XIV, leur destinée va peut-être s’en trouver bouleversée ! Si l’on peut reprocher quelques redondances et facilités du scénario, une certaine naïveté dans les intentions des protagonistes, tous les ingrédients (secrets, romances, trahisons, amitié,…) sont là pour séduire les plus jeunes lectrices… et leurs parents ! (Roger Seiter, Mayalen Goust, éd.Flammarion)

 

Vous vous souvenez de Upside Down de G.Verbeck en 1903 qui pouvait se lire de haut en bas et inversement ? Hé bien, Steven Dupré a tenté une expérience approchante. A ceci près que l’auteur de Kaamelott a choisi de narrer deux histoires à chacune des extrêmités de son ouvrage. D’un côté, un extraterrestre débrouillard et délinquant qui s’écrase sur Terre découvre des humains. De l’autre, un viking et un enfant errant vont tomber nez à nez avec un extraterrestre ! Pas mal d’humour et d’action pour un défi étonnant. (Midgard, éd.Casterman)

 

Pour finir, double actualité pour Tony Sandoval avec « Doom Boy » en auteur complet et « Les Echos Invisibles » avec Grazia La Padula. Deux albums graphiquement très aboutis aux ambiance poétiques et oniriques, un peu « lynchiennes » sur les bords (de David Lynch, bien sûr, pas la mutation entre un lynx et une chienne…). Si vous ne devez en lire qu’un seul, je vous conseille Doom Boy dans le même univers que Nocturno. Cet album fait appel avec beaucoup de doigté à l’absence, le deuil et le mystère. Très bien. (éd.Paquet)

Sinon, j’ai vraiment aimé « L’Astrolabe de Glace » mais vous en avez déjà beaucoup à lire, non ? (Blengino, Palma, éd.Delcourt)

 

De belles images pour enfants (presque) sages

Qu’il est agréable de voir fleurir de jolis recueils d’illustrations sur notre beau meuble du fond ! Et il y a de tout , du talent foisonnant à la pelle.

Romain vous a déjà  parlé de Magnitude 9 et de ses hommages graphiques aux victimes japonaises. Ankama met un point d’honneur a éditer de beaux objets, de beaux art-books. Ici pour la bonne cause, bien souvent, pour le simple plaisir des yeux.

C’est le cas avec « La Dynamo », affublée par son auteur des étiquettes suivantes « bandes dessinées et fratras cérébral » ou « catalogue paradoxal« . La Grenouille Noire, autre nom d’Igor-Alban Chevalier, nous propose effectivement une bonne grosse dose d’un peu de tout, des croquis, de la BD, des illustrations, des petits bonus. Comme les « Hey » parus chez le même éditeur (eux aussi en format à l’italienne), les « Dynamos » vise une parution régulière et un éclectisme assumé. Sauf que là, ce ne sera que les oeuvres de La Grenouille Noire.

Autre ouvrage, autre ambiance, même éditeur, « Xa Color » rassemble les différents travaux et illustrations de Xa, principal designer de Dofus et Wakfu. A travers les différents chapitres consacrés aux deux séries phares d’Ankama (déclinées en jeu vidéo, série TV, papier,…), on suit en définitive le parcours tant de l’auteur que de la maison d’édition multibranding.

Je suis très content de vous présenter le dernier ouvrage du très talentueux James Jean. Cover artist acclamé sur Fables, il dévoile dans cette monographie très justement baptisée « Rébus » ses peintures éclatantes, parfois un poil dérangeantes mais surtout envoûtantes. L’éditeur Huginn & Munnin joue sur la tentation pour un très bel objet à la présentation – tout en sobriété – soignée.

N’oublions pas le noir et blanc :  Yannick Corboz, Tanxx et Nicolas de Crécy ont jeté leur dévolu sur des petits formats, plus ou moins denses, mais tous avec une ambiance marquée. Pour les deux premiers (respectivement auteurs de « L’Assassin qu’elle mérite » et « Esthétique et filature« ), c’est aux éditions Charrette qu’ils ont jeter l’encre(!) avec des oeuvres éponymes. Pour de Crécy, les éditions Barbier et Maton publient ses oeuvres sous le titre « 500 Dessins« .

De biens belles images pour nos jolies têtes blondes…

 

Eros et Oniros

Trois titres (parmi tant d’autres) ont ces dernières semaines étanché ma soif de calme et de volupté : une réédition, un diptyque et un « one shot ».

A tout seigneur, tout honneur, c’est « Le Cahier Bleu » qui ouvre le bal. Dans mon panthéon personnel d’auteurs de bande dessinée, André Juillard tient une place privilégiée. Classicisme du trait, élégance de ses personnages féminins, finesse de ses décors, retenue dans ses couleurs,… tout concourt à me séduire. En 1993, après les « 7 vies de l’Epervier« , André Juillard s’affranchit de tout scénariste pour s’incarner en auteur « complet ». Sa première tentative est une réussite : « Le Cahier Bleu » paru dans le défunt magazine (A suivre) s’inscrit pour longtemps dans les albums must have.

A cause d’une panne du métro parisien dans sa portion aérienne, Louise, jeune femme indépendante au caractère bien trempé va faire la rencontre d’un homme fougueux et amoureux… puis d’un deuxième plus réservé mais tout aussi mordu. Ce triangle amoureux pourrait rapidement tomber dans le drame classique si l’apparition d’un mystérieux cahier bleu ne venait changer la donne. Romance, rebondissement, richesse, cette histoire vaut son pesant d’or. Dans cette réédition, a été accolée « Après la Pluie » qui n’est pas une suite directe -bien qu’on y retrouve des personnages communs-. Cette histoire, graphiquement toujours impeccable, connaît néanmoins quelques faiblesses sur son scénario. En effet, si la force du « Cahier Bleu » résidait dans son réalisme et sa vraisemblance, on a du mal à adhérer aux déboires des héros de  « Après la Pluie ». Enfin, près de 16 pages de croquis et documents enrichissent l’album (éd.Casterman). Faisant presque regretter de le posséder déjà.

Si la collection « Secrets » dirigée par Frank Giroud possède de nombreux tomes, certains se hissent au-dessus des autres et ce, largement. Après Samsara et L’Ecorché, voici que l’on peut à présent rajouter « L’Angélus », dessiné par Homs (éd.Dupuis). Dans cet album, Clovis, père de famille sans histoire, proche de l’apathie dont le mal-être est le lot quotidien voit son existence changer radicalement. Comment ? En se rendant au musée d’Orsay par hasard et découvrir L’Angelus de Millet. Totalement bouleversé, ce tableau va devenir une véritable obsession. A tel point que cela va ravager les repères habituels de son existence. Il va découvrir, non seulement que d’autres personnes ont connu une telle fascination (dont Dali), mais que cela fait écho à un drame familial bien personnel… Dans ce deuxième tome, les langues se délient enfin, les choix deviennent de plus en plus affirmés et la couleur est au rendez-vous. Une bien belle fin.

Pour finir, « Un Enchantement » de Christian Durieux aux éditions Futuropolis appartient à cette illustre collection liée au musée du Louvre. De Crécy, Marc-Antoine Matthieu ou Yslaire avaient, entre autres, apporté leur contribution à ce cahier des charges simples : réaliser un album au thème et ton libres mais mettant en scène des œuvres du musée. Ici, un homme politique au faîte du pouvoir observe avec cynisme et tristesse les préparatifs de la fête que l’on organise pour lui. Las de l’hypocrisie et de la fatuité de ses convives, il s’éclipse avant le début. En errant dans les couloirs du Louvre, il découvre une jeune femme qui elle aussi a souhaité s’éloigner du brouhaha de la société et se redécouvrir. Tous les deux vont alors arpenter nocturnement les couloirs illustres et s’abandonner dans la contemplation d’œuvres éternelles… Poésie, onirisme, fantastique évanescent, tout est là pour que cet album vous procure ce qu’évoque son titre : un enchantement…

Le remède et l'antidote

Penchons-nous aujourd’hui sur deux albums qui méritent notre attention. Si le format de ces deux albums est quasi similaire, bien des aspects diffèrent – si ce n’est le plaisir que j’ai eu à lire les deux ! -.

« La Belle Mort » (éd.Ankama) est la toute première production d’un jeune auteur grenoblois : Mathieu Bablet. En quelques mots, l’intrigue est brossée : la fin du monde, bon, ben on y est… Des insectes venus de l’espace ont éradiqué la race humaine. Seuls quelques rescapés tentent de survivre tant bien que mal, jusqu’à une rencontre qui pourrait modifier le cours de cette courte humanité.

Rien de nouveau sous le soleil, me diriez-vous côté scénario. Certes, serais-je obligé de vous répondre, vous n’auriez point tort. Une poignée d’hommes miraculeusement indemnes, entourés d’un danger létal, qui plus est surnaturel, un monde dévasté, une civilisation anéantie… Des récits comme cela, on en a des pelletés chaque mois. Des bons et des mauvais.

Là, on est dans le bon. Tout d’abord, parce que ce jeune auteur ne lésine pas à la tâche, son dessin très anguleux, très « graphiques », très… personnel rentre en résonance avec ce monde crépusculaire, où l’espoir n’est plus de mise. Ses décors urbains, ses immeubles éventrés, sa ville est un personnage en soi, mourant mais bien présent (et quelqu’un qui dessine autant de fenêtre ne peut pas être foncièrement mauvais !!!).

Et cette atmosphère, ces personnages campés sur des archétypes sans être (trop) stéréotypés, là, il y a quelque chose qui s’insinue petit à petit à la lecture, qui fout le bourdon (insecte-bourdon…) de manière insidieuse et nous ramène sensiblement aux questions ontologiques. Bien que cela n’est rien à voir, j’ai retrouvé les mêmes ambiances que les premiers « Lain » et « Wind of Amnesia« .

Bon et puis, je l’avoue et je l’assume, je suis curieux sur ce qui touche au parkour… en tant qu’observateur, bien sûr. C’est pour cela, entre autre, que j’avais apprécié « En sautant dans le vide » (éd.Dargaud).

A l’issue de « La Belle Mort », on n’est pas nécessairement dans un état d’euphorie, bien au contraire. Heureusement, il y a la parade : « Le Viandier de Polpette » T.1 L’Ail des Ours de Julien Neel et Olivier Milhaud (éd.Gallimard).

Voilà un album réjouissant, qui met de la bonne humeur dans votre quotidien. Dans un monde fictionnel introduit très efficacement dans les premières pages, la petite auberge « Le Coq Vert » vit en marge des remous du reste de la société. Tenant à la fois du féodalisme du moyen-âge et d’éléments propres au début du XXème siècle, ce monde apporte une originalité appréciable et pas « tape à l’œil ». Le seigneur du lieu, le baron Fausto, est l’héritier du royaume mais pour des raisons de sécurité, il a été éloigné enfant de la guerre et des machinations d’alcôves. Il a pu grandir et s’épanouir dans le petit domaine de chasse qu’il a transformé en auberge. Entre les murs du Coq Vert, c’est toute une petite communauté qui s’affaire, avec simplicité et bonheur : le cuisinier Polpette, Alméria, les clients indéboulonnables, les furets… Et lorsque l’annonce de la venue du père de Fausto (qu’il n’a pas vu depuis ses 7 ans) arrive jusqu’au Coq Vert, c’est l’effervescence ! Comment réagir face à un père à la fois roi et inconnu ? Et surtout que préparer à manger ?!

Quel plaisir de retrouver le dessin si doux et efficace de Julien Neel, le papa de Lou, dans une série si innovante ! Olivier Milhaud nous mitonne également un très bon scénario où les relations esquissées ou explicites entre les personnages ( Fausto et son tuteur, Polpette et Alméria,…) sont un délice à apprécier avec lenteur, saupoudré d’une dose d’humour et d’émotion et bien sûr agrémenté de quelques recettes de cuisine qui surgissent de manière inattendue.

Donc de ce viandier (recueil de recette de cuisine), j’adhère et j’en reprendrai bien une part !!!

 

Seiyar, si tu savais…

Le deuxième tome de « Saint Seiya Next Dimension » est arrivé sur nos beaux étals… Pour tous ceux qui ne sont pas des aficionados, il s’agit d’une nouvelle série dérivée des « Chevaliers du Zodiaque« .  Ainsi, à la série-mère « Saint Seiya » scénarisée et dessinée par Kurumada, se sont au fil du temps ajoutées « Saint-Seiya G« , « Saint Seiya Lost Canvas » et donc celle-ci.

L’intrigue se situe chronologiquement après la guerre contre le dieu Hadès, les derniers tomes de la série-mère. Cependant, de nombreux flashbacks renvoient le lecteur deux siècles auparavant, lors de la dernière guerre des dieux. On retrouve ainsi des personnages qui tiennent la vedette dans les pages de « Saint Seiya Lost Canvas », notamment Alone, l’incarnation d’Hadès d’alors.

Ce spin-off ou séquelle, selon le point de vue, est réalisé intégralement par le créateur de la saga Kurumada… Et voilà le drame. Car soyons honnêtes, si au milieu des années 80 les Chevaliers du Zodiaque ont connu le succès que l’on sait, notamment, dans nos contrées, c’est essentiellement grâce à la série télévisée dont le design était un peu plus élégant que l’œuvre originelle. Les dessins de Kurumada étant… simples. Et comme tous les enfants de mon âge, j’étais fan de la série.

Alors, objectivement, y a-t-il un intérêt intrinsèque à cette série ? Est-ce le poids de la nostalgie, le plaisir de retrouver des idoles jadis vénérées, qui nous poussent à continuer ?   Là, en l’occurrence, oui. Car, après les notes d’espoir avec les dessinateurs Okada et Teshigori, le retour du maître Kurumada n’annonce pas une quelconque modification de son style. Les couleurs (oui le manga est entièrement colorisé) ne sont vraiment pas un cadeau et l’intrigue demeure toujours très linéaire et prévisible. Et surtout, surtout, ce ù**$=)** de Seiyar a encore le beau rôle !

Alors quoi ? C’est nul ? Et bien aveuglé sans doute par les larmes du passé, non.  On se laisse avoir, on le lit… et on aime. -sigh-

Bras de fer

Il est assez rare que l’on ait à se battre entre nous trois (vos trois libraires préférés, Romain, Gérald et moi-même) pour réaliser une chronique d’album. Chacun ayant ses centres d’intérêts, ses sensibilités, etc.  Cependant quand c’est le cas, c’est vous dire à quel point on est enthousiaste sur ces albums !

Et ici, j’ai dû me battre avec Romain et Gérald pour le « Montreur d’Histoire » de Zidrou et Raphaël Beuchot. C’est Romain qui a gagné ! Donc je ne vous dirai pas que cet album est extraordinaire, que pour moi c’est l’histoire de l’année, que les autres peuvent se rhabiller : on a trouvé le prix d’Angoulême. Non, je ne pourrai pas vous dire que le récit est fin, intelligent, émouvant, que la narration allusive (on casse le « 4ème mur ») est particulièrement pertinente. N’insistez pas, Romain se chargera de vous dire combien les récits non-humoristiques de Zidrou sont touchants. Non, non, encore une fois non, je serai muet comme une tombe sur l’osmose réussie  dessin/histoire de cet album. Allez donc lire sa chronique.

Bon, après cette petite prétérition sournoise, me voilà à parler de « Catalyse » que j’ai remporté de haute lutte auprès de Gérald, cette fois-ci. Ce one-shot de Pierre-Henry Gomont aux éditions Manolosanctis fait partie de ces albums qu’aiment les libraires : le petit bouquin que l’on n’attend pas, qui se laisse lire d’une traite et pour lequel on se dit « ouf, celui-là j’ai bien fait de ne pas le laisser filer !« . Lionel travaille pour un cabinet financier, il est envoyé dans une entreprise en province pour réaliser un audit. Sauf que Lionel, c’est de l’eau tiède : pas réellement motivé, pas réellement compétant, pas réellement adulte, il mène sa vie plus par défaut que par conviction, voire même que par action.  Sauf que son vide intérieur, professionnel, personnel intellectuel (?), au bout d’un moment rien ne viendra le cacher. D’autant plus qu’un certain Simon, de la même boîte financière, vient le seconder dans son travail. Ce dernier, au passé trouble, va révéler ses failles… et celles d’autres personnes également ! A la fois thriller et chronique sociale, cet album mérite d’être sur votre table de chevet.

Voilà sinon, en vrac, « Love » (Frédéric Brremaud,  Federico Bertolucci, éd. Ankama). C’est beau, c’est très bien dessiné, c’est fluide, c’est « zoologiquement » parlant très chouette. La question qui vient ensuite c’est « Pourquoi ? » ou plus tôt « Pour quoi ? ». Mais bon, je suis content d’être libraire pour lire ce genre d’albums… sans les acheter.« Yerzhan » T.1 (Hautière, Efa, éd.Delcourt), un album de mise en place sans prétention mais qui fonctionne. A surveiller pour la suite….

Et puis Fraternity bien sûr (Canales, Munuera, éd.Dargaud)… Mais ça vous le saviez déjà, non ?

Il n’y a pas que le Spandex dans la vie

Les comics de super-héros, faut-il encore le répéter, sont largement majoritaire, certes, mais il n’y a pas qu’eux !
Et ces dernières semaines encore, deux albums témoignent de la vivacité de ceux qui vont au-delà des justiciers masqués.
« Northlanders » tout d’abord, (T.1 Sven le Revenant, éd.Panini) nous plonge en Europe à la fin du Xème siècle. Sven, voguant au large de Constantinople, apprend que son oncle a succédé à son père et a donc usurpé son héritage dans les lointaines contrées vikings. Et là on se dit « Humm… encore une histoire de vengeance et de reconquête du pouvoir à la force de l’épée…du sang et des tripes !« . Et bien oui et non en fait, car sans vous gâcher l’effet de surprise, disons que la couronne de quelques loqueteux vikings perdus sur leur terre stérile, Sven n’en a cure. Par contre, l’or amassé par son père lors des raids, ça c’est une autre paire de manche ! Surtout quand on veut garder un certain train de vie du côté du Bosphore.
Brian Wood, déjà scénariste du très efficace et très plébiscité (chez nous) « DMZ« , signe là un scénario sanglant mais tout en nuance, avec un héros à la moralité fluctuante. Il emmène le lecteur sans y toucher sur le terrain du choc et de la complémentarité des cultures. Quant à Davide Gianfelice, son trait nerveux permet de restituer l’intégralité de cette société crépusculaire et païenne. Du bon donc !
Ensuite, on part sur de la féérie et sur des mathématiques. En effet, 1) on adore Ted Naifeh : « Courtney Crumrin » est une série méconnue que tous devrait avoir dans sa bibliothèque (et en plus l’auteur est super sympa) 2) on adore Tony DiTerlizzi et ses illustrations… 3) … donc on adore aussi sa série « les Chroniques de Spiderwick » co-écrite par Holly Black. 1+2+3 = on adore « le Cercle » T.1 Les Liens du Sang par Ted Naifeh et Holly Black (éd.Milady). Avec un dessin beaucoup plus détaillé que dans ses œuvres antérieures, il met en scène une jeune fille qui commence à voir des choses… hors normes. Changelins, sangs mêlés, double vue, l’histoire ne réinvente rien mais puise dans le pot commun et renouvelle le folklore féérique traditionnel. Du bon donc bis !