… d’octobre et novembre 2016. Panorama rapide de mes lectures réjouissantes. Celles qui ne l’étaient pas, je les oublie ! Bien sûr, il y a aussi des albums que je n’ai pas lus !

La couverture à elle seule donne le ton : minaret et Tour Eiffel se mêlent dans un élan vertical immuable. S’appuyant sur le témoignage du jeune Haytham, l’album éponyme tente avec le plus d’exactitude possible de rendre compréhensible la situation en Syrie et ses conséquences dans toutes les couches de la population. Journaliste, Nicolas Hénin nous brosse un portrait tout en nuances où les opposants au régime ne sont pas obligatoirement des fanatiques religieux. Quant au parcours du jeune homme, il porte en lui un véritable message d’espoir.
Haytham, une jeunesse syrienne – Nicolas Hénin & Kyung Eun Park – éd.Dargaud
Déjà évoqué lors d’une précédente chronique, Les Deuxièmes est un petit album singulier où deux amants profitent d’une escapade pour s’adonner aux jeux de l’amour. Leurs réflexions flottent entre la relation très particulière qu’ils entretiennent mais aussi sur la possibilité – ou non – de composer une partition de l’acte sexuel. Musiciens tous les deux, pourraient-ils créer une œuvre commune quand ils font l’amour comme c’est le cas lorsqu’ils jouent ensemble ? Original sans être exceptionnel, cet album canadien laisse un goût doux-amer plaisant.
Les Deuxièmes – Zviane – éd.Pow Wow

Une plongée dans les mythes fondateurs de la Grèce Antique apporte son lot d’émerveillements et de réflexions sur la nature humaine. Les Dieux pas si éloignés des défauts et des qualités humaines interviennent dans le cours de leur existence pour le pire ou le meilleur. L’Iliade, Prométhée, Jason et Thésée, voilà les légendes qui ont été d’ores et déjà abordées. Destinés à un jeune public autant qu’aux adultes, ces albums se concluent par un dossier documentaire de qualité.
La sagesse des mythes – collectif – éd.Glénat
Lorsque deux très grands raconteurs d’histoires s’unissent pour modeler une fable moderne, on ne peut que s’attendre à une explosion de plaisir. Franck Le Gall et Michel Plessix ne nous déçoivent pas avec ce conte qui ravira grands et petits (mais pas pour les mêmes raisons). Un jeune garçon fasciné par la longue procession des fourmis va devoir surveiller les chèvres de son oncle lorsque celui-ci va partir un mois pour un pèlerinage. Or cet apprenti berger va découvrir qu’une de ces bêtes… parle ! A noter qu’une version collector noir et blanc met en valeur le trait précis et puissant de l’auteur du Vent dans les Saules.
Là où vont les fourmis – Franck Le Gall & Michel Plessix – éd.Casterman


Voilà un album comme on les aime : truculent, percutant, rebondissant ! Un quatuor de malfrats a braqué une banque avec succès. Pour se mettre au vert et attendre que les choses se tassent, ils ont décidé de se cacher dans la ferme du cousin de l’un d’entre eux. Sauf que lors de leur dernière entrevue, ils ne s’étaient pas quittés en très bons termes. Quant au plan, il va subir de multiples accrocs… Avec des personnages hauts en couleur et des dialogues que ne renieraient pas Audiard, le duo Ravard-Ducoudray se reforme pour assurément un succès de plus !
Mort aux vaches – Aurélien Ducoudray & François Ravard – éd.Futuropolis
Les albums sur ou autour de la Guerre d’Espagne, jusqu’à ces dernières années quasiment invisibles, fleurissent sur nos tables. Citons les qualités de deux d’entre eux abordant chacun à leur manière le conflit et ses lourdes années d’oppression. Nuit Noire sur Brest raconte l’histoire vraie de l’arrivée à Brest d’un sous-marin espagnol détourné par des Républicains. Objet de toutes les convoitises et de crispations politiques, ce sous-marin et son équipage vont être la cible des franquistes, les protégés des communistes européens et la gêne du gouvernement français. Dans Jamais je n’aurai 20 ans, là encore un récit authentique nous éclaire sur la période qui a suivi l’accession au pouvoir de Franco. Les « perdants » se doivent d’être prudents dans leur conviction et dans les liens qu’ils tissent car après une guerre civile, chaque voisin a pu être l’allié ou l’ennemi de jadis. Pour ces deux albums, un dossier documentaire éclaire les circonstances entourant l’événement.
Nuit noire sur Brest – Bertrand Gallic, Kris & Damien Cuvillier – éd.Futuropolis
Jamais je n’aurai 20 ans – Jaime Martin – éd.Dupuis

Guy Delisle ne propose ici ni récit humoristique ni carnet subjectif de voyage. Il illustre l’histoire vraie de la détention de Christophe André en Tchétchénie. Il réussit le tour de force de ne rendre ni ennuyeuses ni répétitives les longues journées où le responsable d’une ONG ne fait… rien. Sur près de 300 pages, nous sommes comme ce personnage dans l’expectative d’une éventuelle libération, d’un possible événement atypique qui modifiera le ronronnement de cet emprisonnement. A lire d’une traite !
S’enfuir – Guy Delisle – éd.Dargaud
Insensible cœur, le lecteur qui ne versera pas une petite larme à la fin du tome 6 de Sunny, dernier de la série. Comment ne pas regretter la séparation avec ces si attachants pensionnaires de cet orphelinat qui ne dit pas son nom ? Toutefois, comment ne pas louer la lucidité de l’auteur d’achever son récit à un moment charnière de la vie de l’un d’eux et de ne pas continuer jusqu’à en lasser le lecteur ? On ne vous le répétera jamais assez (et Gérald l’a déjà dit ici), Taiyou Matsumoto est un très grand mangaka et maintenant qu’il a mis un point final à Sunny vous n’avez plus d’excuses pour ne pas le lire !
Sunny T.6 – Taiyou Matsumoto – éd.Kana

Comment ne pas aimer ce sale fils de … de John Constantine ? Son cynisme, ses réparties cinglantes, son regard lucide sur les noirceurs de l’âme humaine masquent à peine les qualités de celui qui par loyauté se retrouve en taule. Pour moi, un des meilleurs « run » sur le mage londonien. Ecrit par Brian Azzarello – 100 hundred bullets – il marque un tournant dans l’évolution du personnage. Et par chance, ce cycle de deux tomes peut se lire sans avoir lu ce qui précède ou ce qui suit. Y’a pu ka !
Hellblazer par Azzarello – Brian Azarello , Richard Corben, Steve Dillon & Marcello Frusin – éd.Urban
Les paradoxes temporels, les effets dominos ou papillon, mais qu’est-ce qu’on en a foutre dans Chrononauts ! On voyage dans le temps, on prend du plaisir et c’est fun. Après si Gengis Khan se retrouve à la tête de la Panzer Division, c’est un autre problème. C’est ce qui arrive lorsqu’un scientifique, sous pression, jusqu’ici bien sous tous rapports se retrouve à pouvoir faire joujou avec le flux temporel. Sean Murphy et Mark Millar s’en donnent à cœur joie pour un album qui se suffit à lui-même contrairement à ce que le T.1 semble vouloir dire sur la couverture.
Chrononauts T1 – Mark Millar & Sean Murphy – éd.Panini

Pénélope Bagieu brosse le portrait de femmes qui volontairement ou non ont porté la cause féministe. De toute époque, de tout milieu, par le refus des règles, par leur conviction ou à cause des circonstances, ces femmes appartiennent à une dynastie qui a changé notre société. Rapides, concises et rafraîchissantes, ces biographies nous rappellent que la route est encore longue mais que du chemin a été parcouru.
Culottées – Pénélope Bagieu – éd.Gallimard
Jeu d’ombres offre une vision contrastée et pertinente des banlieues lyonnaises et des populations immigrés qui y vivent. Deux frères aux origines turques suivent des parcours radicalement différents. Cengiz s’implique auprès des jeunes, apaisent les tensions, parlemente avec les autorités, devient en somme un visage apaisé de l’immigration jusqu’ici décriée. Sayar, lui, est un caïd qui s’enfonce de plus dans la violence et la radicalisation. Un accident et ses conséquences vont changer le cours de leur destin. Un dyptique qui ne lorgne ni vers l’angélisme ni la stigmatisation mais bien vers le pragmatisme et l’acceptation de tous les paramètres. A découvrir avant les élections.
Jeu d’ombres – Loulou Dédola & Merwan – éd.Glénat
Enfin le retour de Pierre-Yves Gabrion ! L’auteur du mythique (mais déjà lointain) Homme de Java et les Rameaux de Salicorne nous
propose un scénario de SF complexe et haletant. Dans cette société où le Karma de chacun doit être mesuré et équilibré, des morts suspectes se multiplient. Or ces victimes détenaient des mesure-karma de contrebande. L’enquête va s’avérer délicate et aux ramifications multiples. Si l’on peut regretter que les explications sur l’univers arrivent tardivement, on ne peut que suivre avec intérêt les investigations des trois policiers de Karma City. Vivement le second et dernier tome !
Méconnue, la série Les Cinq de Cambridge évoque pourtant avec efficacité et force détails un épisode majeur de l’opposition entre le bloc occidental et le bloc soviétique. Se basant entièrement sur des faits réels, Olivier Neuray et Valérie Lemaire racontent comment cinq jeunes gens issus des plus grandes écoles anglaises, pour des raisons idéologiques diverses vont devenir des espions à la solde de l’URSS. Implantés dans les différentes strates de la haute société, chacun va devoir endosser un rôle pour apporter toute informations pour la cause communiste. Dans ce deuxième tome, la Seconde Guerre Mondiale pointe et le jeu de dupe n’en sera que plus dangereux.
Vous pleurez toutes les larmes de votre corps sur l’absence d’un quatrième volume des Vieux Fourneaux en cette fin d’année. J’ai l’antidote à votre chagrin : A coucher dehors ! Des Sdf sur le point de se faire expulser du bout de trottoir où ils ont élu domicile depuis de nombreuses années se découvrent soudainement propriétaires d’une maison de banlieue. Petit point pour jouir pleinement de ce bien : s’occuper du fils de la défunte propriétaire, trisomique et fan de Youri Gagarine. Loin du pathos dégoulinant, avec humour et émotion, cet album va de trouvailles en trouvailles avec des personnages attachants et gouailleurs. Un des albums incontournables de cette fin d’année.
La population américaine se remet difficilement de la Grande Dépression et seuls les effets de la Nouvelle Donne de Roosevelt permettent d’éviter la catastrophe. Telle une comédie de boulevard, New Deal va nous ouvrir les portes d’un hôtel new-yorkais des années 30. Ses modestes employés, ses richissimes clients, ses tyranniques patrons, chacun va incarner une frange de la population. Lorsqu’un vol de bijoux va être commis, qui va être soupçonné ? Le groom criblé de dettes ? La femme de chambre noire ? Un client revenant de grandes expéditions ? Primesautier, joyeux et énergique, ce récit complet nous offre une enquête policière, un regard sociologique, une tranche d’humour et un dossier historique en bonus. Que demander de plus ?

Alors tout enfant, Liam est attaqué par un chat des rues au Maroc. Les blessures sont profondes et le félin est porteur du virus de la rage. Une course contre la montre s’engage pour sauver le garçon d’une mort certaine. Si les médecins réussissent à vaincre le mal, l’enfant devenu adulte en porte les stigmates. Oscillant entre rigueur médicale, témoignage d’une vie tourmentée par la maladie et passage d’hallucination, Nicolas Otéro plonge son récit dans les affres de la violence et des pulsions incontrôlables. N’y a-t-il pas un peu de vécu dans cette fiction ?
Clémentine, elle-aussi, est un peu désemparée et essaye de trouver sa juste place dans notre société stressante. Elle pense qu’avec un coach au sein d’un groupe de dynamisation se sera mieux. Mais lorsque celui-ci l’oublie en rase campagne, elle va rencontrer des gens qui la mettront sur le chemin de l’harmonie. Album « feel good » sans prétention, il fait du bien au cœur et à l’âme sans imposer de morale. A lire calmement pour s’en imprégner, puis tout oublier. Sauf d’être serein.
Dans ce tome, Lewis Trondheim développe l’idée que le pouvoir corrompt inéluctablement. Ralph est à présent à la tête du royaume. Or il ne souhaite pas être corrompu. Doit-il abdiquer ? Installer des gardes-fous moraux ? Et lorsque le royaume est de nouveaux en danger, englué par les mensonges des uns et les ambitions des autres, peut-on laisser les innocents sans défense ? Que de questions… Bon et puis il y a de l’humour et de la baston aussi !
Dans l’univers de Kami, les dieux et les hommes sont en symbiose : la vénération des derniers donnent de la puissance aux premiers. Nura est prêtresse auprès d’un dieu jadis majeur aujourd’hui oublié et donc proche de l’extinction. En apprenant que le duché voisin a besoin d’aide, Nura va s’y rendre pour que la résolution du problème apporte un peu de reconnaissance et donc de fidèles… Nous avons reçu Juliette Fournier le mois dernier vous pourrez donc trouver des illustrations sur notre site et notre FB.
Voilà enfin le chaînon manquant entre Groom des éditions Dupuis et la Revue Dessinée : Topo ! Magazine trimestriel à destination des ados, Topo décortique l’actualité et s’attarde sur des faits de société avec pertinence, pédagogie et fluidité. Armes à feu, youtuber, les sujets sont variés et traités par des experts. De là à vouloir redevenir ado, il n’y a qu’un pas !

» Pereira prétend » se déroule dans les premières années de la prise de pouvoir d’Antonio de Oliveira Salazar au Portugal. Ce dernier a instauré un gouvernement résolument anti-communiste, fondé sur un parti unique et ancré dans le catholicisme le plus dogmatique. Les arrestations sommaires et les exécutions expéditives sont légions. Dans cet ambiance liberticide, le personnage principal qui donne son nom à l’album est un veuf corpulent qui s’est peu à peu coupé des réalités du monde. Il a conscience que la société change et pas forcément avec plus d’humanisme. Mais il se complaît dans son quotidien bien huilé et dans la gestion de la page culturelle du quotidien principal le « Lisboa ». Toutefois, l’absence de son épouse lui pèse et il entretient avec elle des discussions d’outre tombe. Des questionnements sur l’après-vie trottent dans sa tête et c’est à cause d’elle que Pereira va rencontrer un jeune diplômé en philosophie, Monteiro Rossi. Pereira, quelque peu forcé par le destin (ou sa lâcheté), va lui confier l’écriture de quelques nécrologies de poètes et écrivains célèbres. Ce jeune homme va accepter bien vite. Cependant, celui-ci désinvolte, tumultueux et critique est aux antipodes des convictions de Pereira. Tout au moins le prétend celui-ci… Car de fil en aiguille, de rencontres en censures, de prises de conscience en reculades, l’engagement de cet homme simple dans un monde complexe va grandement évoluer.
Il y a très longtemps – à l’échelle éditoriale – j’avais été étonné par la finesse narrative de Pierre-Henry Gomont dans « Catalyse » de feu les éditions Manolosanctis (
« Pereira prétend » de Pierre-Henry Gomont aux éditions Sarbacane est à lire absolument. Vous y découvrirez un pays, une page d’histoire mais surtout les quelques semaines où la vie d’un homme va basculer.
Rose Grenier adore les cartes postales. Elle en écrit et se les envoie pour garder une trace de la vie qu’elle mène. C’est grâce à cette correspondance atypique que le lecteur va suivre l’héroïne depuis l’abandon de la ferme familiale dans la rurale Gaspésie jusqu’aux lumières trompeuses de Montréal. Des années 50 aux années 70, Rose va s’agripper à son rêve de devenir une chanteuse renommée de jazz, comme une naufragée à sa bouée. Ballottée par les événements, épaulée par deux hommes qui vont devenir ses musiciens attitrés, elle va connaître la misère des maigres cachetons puis la gloire des tournées internationales…
On devrait toujours être attentif aux production québécoises (je me suis redis la même chose quelques jours plus tard avec » Les Deuxièmes » de Zviane éd.PowPow). « La Femme aux cartes postales » est un album très bien écrit et rythmé. Il y a des trouvailles narratives que je trouve particulièrement malines et qui sauve l’album des autres productions insipides sur les mêmes thématiques. Je pense à l’insertion de ces fameuses cartes postales à des moments charnières du récit, apportant sans lourdeur son lot d’informations et de révélations. Plus particulièrement, l’enchaînement des pages 133 et 134 où tout est dit, il n’y a rien à ajouter. Le retournement de situation final où les deux intrigues se rejoignent n’est pas d’une innovation fulgurante mais est très habilement dramatisé et les dialogues – ou leur absence – l’étoffent efficacement. Jean-Paul Eid et Claude Paiement nous plonge dans le Canada artistique du siècle dernier avec profondeur et émotion dans ce bel album paru aux éditions la Pastèque. Que demander de plus ?

Quelle joie de retrouver l’impétueuse Delilah Dirk et le pondéré Selim dans de nouvelles aventures ! Toujours aussi pétillantes, les péripéties de cet improbable duo nous font voyager du Portugal (encore !) en pleine insurrection aux salons feutrés de la vieille Angleterre. Pour ceux qui ne se souviendraient pas de cette série – dont le premier tome avait été 
Dans « Delilah Dirk et le Shilling du Roy », Tony Cliff a affiné et dynamisé son trait dans ce deuxième opus qui sort directement en « gros » volume aux éditions Akileos. Il sait rendre ses deux protagonistes attachants par leurs défauts, leurs excès, leurs inadaptations à leur milieu. Il fait la part belle à l’action et aux rebondissements et l’exotisme est toujours au rendez-vous. Les éditions Akileos ont réédité la première aventure « Delilah Dirk et le Lieutenant Turc » en intégrale. Plus d’excuses pour ne pas plonger dans ce maelstrom d’humour et d’action !












Non, je ne vais évoquer ni Baudelaire, ni « Théodore Poussin » (dont j’attends pourtant avec impatience la sortie du
J’attendais des éditions du Long Bec une oeuvre majeure qui marquerait leur catalogue, pas une réédition mais bien une nouveauté qui permettrait de braquer les feux de la curiosité. Je pense avoir enfin trouvé mon bonheur avec « Insoumises« .
Je ne sais comment l’expliquer mais les derniers albums de Marcello Quintanilha me font penser à des films. « Tungstène » m’évoquait «
Avec « Le Marquis » de Guy Davis, « Planetary » est la série présente dans ma bibliothèque personnelle sous le plus grand nombre de déclinaisons, au gré des vicissitudes éditoriales : fascicules VO, TPB, éditions Soleil, Spark, Semic ou Panini. Pourquoi ? Parce que « Planetary » est une série extrêmement bien écrite et construite avec une lucidité scénaristique impressionnante par Warren Ellis. Quant à John Cassaday, alors jeune dessinateur, il donne le meilleur de lui-même sur ces planches.
L’intrigue démarre avec le recrutement d’Elijah Snow dont on devine un passé tumultueux et bien rempli. Il ne sait toutefois rien de cette organisation qui désire l’employer. A travers son regard, le lecteur va appréhender le quotidien de ces archéologues du surnaturel. « Archéologues » voilà une des forces de cette série : les personnages se positionnent en tant que chercheurs, enlevant une par une les strates de complots cachant le vrai visage du monde. Ce ne sont pas des troupes d’interventions, des justiciers pourfendeurs de torts. Non, ils viennent après les catastrophes et cherchent à les comprendre pour éviter que d’autres désastres ne surviennent. Bien sûr, arrivés à un certain point, l’adversité surgit et il faut alors intervenir, parfois avec violence.
Pour dérouler le reste des qualités scénaristiques, je dois évoquer Thomas Schatz. Ce critique de comics explique les différents états dans lequel l’industrie du comics a transité. Il parle notamment de l’âge baroque ou maniériste. Le comics revient à ses propres fondements, à sa propre mythologie pour la ré-exploiter dans des récits nouveaux, rendant hommage à ses prédécesseurs sans plagiat. Ce regard en arrière, dans des cas exceptionnels, magnifie la matière première principale en comics inoubliables. Dans cette catégorie, je pense notamment à « Astrocity » de Busiek et Anderson, « 1985 » de Millar et Edwards ou encore « Top 10 » de Moore et Ha.
Dans Stormwatch, Ellis avait intégré le concept d’enfant du siècle avec Jenny Spark. Il récidive avec Elijah Snow : tous deux sont nés le 1er janvier 1900 et mourront à la fin de ce siècle. Ils ont fortement influencé le cours du XX° et ont protégé la Terre de toutes menaces. De manière sous-jacente, le scénariste affirme que la littérature de genres a façonné notre époque, qu’elle l’a manipulée pour arriver à la culture d’aujourd’hui, numérique, moins mystérieuse mais tout aussi dangereuse. John Cassaday enfonce le clou : Hugo Pratt sert de modèle physique à Snow, alors que le Batteur est son autoportrait. La boucle est bouclée : le réel et le comics s’interpénètrent.
Toujours chez le même éditeur, le dernier tome de « Ex Machina » vient enfin de sortir. Jusqu’ici inédite en France, la conclusion des aventures de Mitchell Hundred vaut son pesant de… boulons ! Brian Vaughan et Tony Harris nous ont tenu en haleine pendant cinq gros volumes, disséminant discrètement les éléments du grand final. Une apothéose !
Pour ceux qui auraient vraiment tout oublié, Mitchell Hundred a des super-pouvoirs. Suite à un accident avec un mécanisme venu d’ailleurs, cet ingénieur a la capacité de communiquer avec toutes les machines et de leur imposer sa volonté. Après une courte carrière comme justicier masqué, il se rend compte que pour rendre New-York meilleur, pour prendre le mal à la racine, il n’a pas fait le bon choix. Il brigue donc la mairie de New-York pour porter ses idéaux. Et obtient le mandat ! Dès lors, Mitchell va devoir gérer les problèmes de gestion d’une municipalité mais également les mystères qui entourent ses pouvoirs.
Comme pour « Planetary », Vaughan insinue que le comics a de l’importance, qu’il forge une certaine forme d’héroïsme chez ceux qui sont suffisamment ouverts à cette littérature mais qui ont aussi suffisamment de recul pour en voir les applications dans le réel. Mitchell est fan de comics, il choisit donc dans un premier temps la voie du justicier masqué tout en observant son caractère vain et artificiel. La mise en abyme de Vaughan est totale et il se joue des codes du comics pour mieux nous surprendre.

Pour ceux qui ont eu le courage de lire jusqu’ici, je leur conseille de jeter un coup d’oeil à « Manifest Destiny » de Chris Dingess et Matthew Roberts aux éditions Delcourt. Grâce à eux, j’ai enfin compris le jeu de mot d’un arc des X-Men qui portait le même nom. Car Manifest Destiny a une vraie signification que je vous laisse

Avant de rentrer de plain pied dans la vie adulte, pour certains d’entre-nous, il y a la case « étude » « université » et/ou « coloc' ». Sortie l’an dernier aux éditions Urban, « The New York Four » se focalise sur cette période charnière où tout se joue, les amitiés comme les décisions. Brian Wood, pour honorer le contrat le liant à l’éphémère collection « Minx » de DC destinée à un public féminin, avait décidé d’évoquer son amour pour New York, sa vie nocturne, sa jeunesse, son dynamisme, à travers la colocation de quatre jeunes femmes. Avec chacun des protagonistes, nous en arpentons les rues, nous nous grisons dans ses concerts et nous sommes impressionnés par ses buildings. Cet amour quasi viscéral, charnel pour la ville et ses habitants, nous pouvons le retrouver dans une de ses séries phares : « DMZ » en compagnie du même dessinateur Ryan Kelly. Ce dernier, avec une grande acuité, nous apporte grandeur dans les décors et humanité dans
Elles sont quatre, atypiques et profondément attachantes, révélant leur personnalité au fil des pages. Ren, Lorna, Marissa et Riley, la narratrice, sont les archétypes de ces jeunes adultes qui au contact des unes les autres mais aussi de la Ville vont se révéler à elle-même et aux autres. Prise de confiance, prise de conscience également, certaines vont apprendre à connaître une sœur, d’autres à s’affirmer… B.Wood et R.Kelly n’oublient pas également de rythmer l’intrigue par quelques rebondissements tels que ce mystérieux interlocuteur qui laisse des messages à Riley ou la rencontre d’Olive qui squatte l’immeuble. Ce récit complet, dont la fin a été un peu précipitée pour des raisons éditoriales, se lit avec beaucoup de plaisir et de simplicité…
Après les études, viennent les premiers jobs, les rencontres amoureuses un peu plus sérieuses et la confirmation (ou pas) que nos premiers choix n’étaient pas les mauvais. Dans « The Cute Girl Network« , paru aux éditions Glénat, Greg Means, MK Reed et Joe Flood nous content une petite histoire sans prétention abordée avec humour et décalage. Jack, bien que mignon et touchant, est le parangon de la maladresse, sous toutes ses formes. Entre ses mains, tout objet devient dangereux et son absence de filtre social le place dans des situations où il peut blesser l’amour-propre d’autrui ou paraître pour ce qu’il n’est pas. Sa nonchalance et sa candeur, en plus d’une soupe gratuite (Jack est vendeur de soupe ambulant) ont fait craquer Jane. Jane, elle-même, ne rentre pas dans les cases. Vendeuse dans un magasin de skate-board, skateuse douée, elle doit se battre quotidiennement pour exister dans ce milieu quasi exclusivement masculin. Le coup de foudre est assuré pour ce couple si étrangement assorti. Sauf que Jack a un passé amoureux et Jane des amies bien pensantes. Tout un réseau d’ex vont la mettre en garde contre le péril Jack… La force de ce récit est la détermination de Jane dans toutes les situations que ce soit dans ses engagements féministes à son échelle, la tendresse qu’elle porte à son copain ou son refus du diktat de bienséance amoureuse de « ce-qui-est-bon-pour-toi-que-tu-ignores-encore ». Pris dans l’air du temps, cette petite histoire apporte sa modeste contribution à casser les codes.


Inéluctablement, vient le moment où la quarantaine arrive : la bande de potes s’est assagie, les couples sont à présent des familles et l’heure du bilan a sonné. Tout ceci, Alex Robinson dans « Notre univers en expansion » (éd.Futuropolis) nous l’assène avec un réalisme teinté d’humour un brin désabusé. Après avoir exposé les affres et les joies de la trentaine à New York dans « De Mal en pis » et ses deux mini suites, il prolonge sa réflexion sur notre société 12 ans plus tard. Scotty et Ritu ont un enfant et en attendent un deuxième, Bill et Marcy sont en couple depuis longtemps et la question de l’enfant se pose, quant à Brownie, sa vie de célibataire lui convient bien ou tout cherche-t-il à le faire croire. Telle est la situation de départ.
Toutefois entre les reculades de Bill sur la paternité, la pression parentale pour avoir des petits-enfants ou les réunions de famille et leurs mesquineries et luttes larvées, le couple de Bill/Marcy sent que l’on attend encore plus d’eux. On pourrait penser qu’heureusement l’amitié, elle, est indissoluble mais se serait minimiser l’importance de choisir son camp entre sa femme ou son pote. Comme dans « The Cute Girl Network », le lecteur est amené à se demander ce qui est indissociable et capital dans un individu et la relation que l’on entretient avec lui, en opposition à ce qui fait partie de l’erreur, de l’accident de parcours qui ne devrait pas (ou peu) remettre en cause le jugement et les sentiments que l’on avait à son égard jusqu’ici. Le personnage de Brownie est riche puisqu’il est à la fois le plus immature, le plus fou et en même temps le plus lucide sur les difficultés de ses amis et de la vie en général. « Notre univers en expansion » brosse toutes les facettes de ce que l’amitié a à nous offrir lorsqu’on est à un âge où la maturité sereine tarde à venir.